« Cadavres exquis »

Texte lauréat au Concours de Nouvelles du Festival du Polar de Mauves en Noir d’avril 2016. Consigne : « Un trou noir, c’est troublant ». Retrouvez le recueil (dont mon texte) sur leur site.

« Trou noir inquiétant

Pour solde de tout compte

Parfums entêtants »

Mardi, très tôt le matin.

Lucilia étira son corps dans la fraîcheur de l’aube. Fière de sa première nuit hors du nid douillet parental, elle s’attardait sous le feuillage. Oh ! pas la forêt sombre et lugubre des contes de fées. Ses parents y avaient veillé. Ils l’avaient déposée, avec son couchage, dans le parc bon enfant de la Villa Sicilia.

Ils aimaient beaucoup batifoler au bord de l’étang, les propriétaires travaillaient durement à leurs affaires, ils étaient rarement là de bonne heure. Hier soir, cependant, ils étaient entrés avec deux invités mais les parents de Lucilia, loin de s’en soucier, s’étaient réjouis à l’idée de leur tenir compagnie.

La Villa italienne aux volets clos était encore endormie malgré le réveil de scie des cigales. Les jets d’eau donnaient un son de flûte enrouée sous les frondaisons. La Ferrari garée devant la tonnelle n’avait pas bougé une roue depuis un moment.

Lucilia devina les traces d’un autre véhicule parti en mordant les cailloux de l’allée. Elle en aurait des choses à raconter au retour ! Elle déroula son corps engourdi pour s’aventurer au dehors.

La rosée illuminait les pétales de fleurs et les herbes courtes. Les arabesques filaires des araignées resplendissaient. Les coloris des plantes étaient un enchantement, tout l’arc-en-ciel et ses nuances habillaient le parc. Peu de noir et blanc, Lucilia s’en réjouit, le rouge était sa couleur préférée.

 

La veille, lundi, en début de soirée.

Dans la bibliothèque, Fabio, le front moite, n’osait plus bouger une pièce de l’échiquier. Il s’épongeait régulièrement malgré l’air frisquet qui s’avançait avec les ombres, essayant d’ignorer le vieux téléphone en bakélite posé sur la table basse.

Le regard fiévreux fixait les cases noires et blanches du damier. Il eut un spasme d’angoisse à l’idée de chavirer. Il se vit soudain aspiré dans un carré noir.

Face à lui, goguenard, Giovanni jouait du barillet en attendant le coup suivant. Ses lèvres grasses mâchouillaient un cigare cubain qui devait valoir une fortune. Son gros corps débordait de la chemise rose. Des relents de sueur froide émanaient parfois d’un mouvement d’épaule.

L’épouse de Fabio, Alina, se tenait assise sur la terrasse de la Villa. Raide dans le fauteuil en rotin, ignorant la descente du soleil, elle baissait ses yeux humides d’inquiétude. Elle ne pipait mot. Trop d’enjeux. Elle serrait ses mains tremblantes, à peine si elle entendait les cascades chevrotantes des fontaines du parc.

Un appel. Avant minuit. Il ne leur fallait qu’un appel pour sauver leur peau. Si Vito, fidèle parmi les fidèles, parvenait à rassembler l’argent, ils pourraient continuer à tenir leur restaurant.

 

Mardi, tôt le matin.

Les éclats de l’été griffaient le ciel qui enfin s’asséchait. Il avait plu une partie de la nuit mais Lucilia, bien à l’abri, avait écouté avec délices le martèlement sourd des gouttes sur les feuilles et les pierres.

Leur mélopée l’avait bercée jusqu’au réveil. Elle retardait le moment de s’éloigner, savourant la chaleur confortable qui s’accrochait sur son corps mince. Elle admira longuement, avec envie, les formes callipyges de la statue voisine.

La terre sentait bon. Elle huma avec délectation les arômes qui se réchauffaient aux premiers rayons. Il lui semblait deviner le sucré des roses et l’amer des pivoines. Elle se décida, franchit le seuil pour capter les parfums alentours.

 

Lundi, dans la soirée.

Alina soupira. Son regard se perdit dans le jardin. Elle aimait son charme désuet, les statues antiques dans leur fixité étrange. Les arbustes délaissés s’échevelaient sur les pierres. Les herbes hautes accueillaient libellules et papillons dans leur désordre fou.

La Villa agonisait au grand désespoir d’Alina, qui l’avait héritée de son père, mort dans son lit, le chanceux. Elle tourna la tête. Fabio, immobile, perdait partie sur partie. Vito n’appelait toujours pas.

Jamais ils n’auraient dû ouvrir ce restaurant sans l’aval de Giovanni. Son mari avait présumé de ses pouvoirs. Le racket ne cesserait pas. Ils n’avaient plus d’argent. Elle se demandait comment Vito réunirait la somme.

 

Mardi, tard le matin.

Lucilia ralentit. Elle dominait l’étang, elle sentit la vase stagnante libérer une carpe en manque d’oxygène. L’entretien abandonné rendait le lieu triste à mourir.

Soudain, elle se tétanisa. Son cœur fit un bond qui la désarçonna. Un trou noir lançait sa béance vers les sommets des arbres. Les bords déchiquetés dessinaient une dentelle de toute beauté. De fines rigoles grenat s’attardaient au ralenti dans les plis des vallons.

Elle admira l’artiste qui avait façonné ce sidérant spectacle. Elle hésita. Elle leva les yeux tout autour d’elle, pas âme qui vive. Elle fit quelques pas, attirée par les fragrances qui lentement montaient dans les airs.

Le trou noir sentait délicieusement bon. Mais y aller ou pas ? Lucilia hésitait. Elle n’était plus aussi sûre tout à coup de son désir d’aventurière.

 

Lundi, tard dans la soirée.

Fabio se mit à remuer sur son fauteuil. La pluie saccadée sur les vitres le mettait à bout de nerfs. Mais que faisait Vito ? Giovanni impassible ne desserrait pas les dents. Ses iris mauves dardaient Fabio d’une insoutenable menace.

Alina était rentrée aux premières étincelles de pluie. Frissonnante, elle ramena son châle sur ses épaules. Le nervi de Giovanni ne la quittait pas d’un cil. Son flingue non plus, trou noir immobile, qui ne la troublait pas, en digne fille de son père.

Elle suivit un moment la sarabande endiablée d’un couple de mouches au reflet vert doré fascinant. Leurs ailes émettaient un froissement doux tandis que leurs yeux rouges fouaillaient la nuit du parc. La lampe du bureau les captait un instant dans ses rais pour les relâcher aussitôt dans la pénombre, dans une danse lente et perverse.

Elle enviait leur libre farandole. Ah si elle avait le pouvoir de s’envoler. Elle se souvenait des avertissements de son père, plusieurs fois réitérés. Elle n’avait pas voulu écouter, amoureuse inconsciente de son bel italien. Trop tendre, le Fabio, pour résister au capo de la famille Rino.

 

Mardi, à midi.

Lucilia s’enhardit, frôla le trou noir troublant et tentant à la fois. Elle progressait. Elle passa sans encombre les dénivelés rougeâtres de l’entrée. L’odeur entêtante surgit d’un coup. Elle manqua défaillir de bonheur. Elle tâta les parois humides, frissonnant de convoitise.

Elle s’avançait, impériale, pensant à ses parents. Elle se détendit tout à fait, s’apaisa dans la flaque moutonnante. Elle prit conscience qu’elle était arrivée au bout de son voyage.

Elle avait l’intime conviction d’être enfin à sa place. Resplendissante de confiance, elle s’étira dans le chenal pourpré. L’avenir s’annonçait rutilant, folles agapes, enivrants nectars.

 

Lundi, à minuit.

Fabio livide entendit les douze coups de la comtoise française. Il vit la main de Giovanni renverser avec douceur le roi blanc sur le carré noir.

Pris de vertige, il se perdit dans le damier, balbutia quelques mots inaudibles que le mafieux n’essaya même pas de déchiffrer. Le barillet cliqueta avec agilité dans la grosse main de Giovanni. Il lui intima l’ordre de se lever en lui indiquant le parc.

Le nervi, l’arme toujours braquée sur Alina, fit de même. Tous les quatre descendirent les marches de la terrasse. Le couple de mouches suivit le mouvement, ne perdant pas une miette de ce qui se tramait. Aux premières loges du drame.

Alina glissa dans l’herbe lorsque la balle l’atteignit en plein cœur. Fabio eut le temps de poser sa main sur la statue avant de s’effondrer sur le côté.

 

Toute à son bonheur, elle ne vit pas s’approcher les hommes en blanc. Masque sur le visage, gants en latex, tubes de verre… la police scientifique approchait du cadavre de Fabio. Le Beretta avait dessiné une jolie grotte dans sa tempe.

Le policier facétieux se pencha, prit la larve entre ses pinces et s’écria avec gourmandise :

« Lucilia Caesar » !

Fin

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Petite malice pour notre ami Marcel P

« Un temps d’Avent»

Longtemps, il s’était aussi levé de bonne heure.

Il savourait les douces journées de son inactivité récente, à l’abri derrière son paravent chinois. « La Recherche » était enfin achevée. Temps pour lui de passer à autre chose. La matinée bien entamée, il se décida à rejeter sa pelisse à col de loutre, paresseusement étalée sur son lit. Il éteignit la lampe dont l’abat-jour de tissu vert éclairait jusque-là ses épais cahiers cartonnés sur lesquels il écrivait. Il aimait en hiver prendre son thé devant la cheminée. Dans l’âtre, les bûches batifolaient étincelantes d’or et de pourpre. Le crépitement rendait Marcel, follement heureux.

Albertine avait mal dormi et se réveillait toute courbaturée, le cou endolori. Elle détestait le mois de décembre, de toujours, du plus loin qu’elle se souvint. La veille de Noël la rendait morose. Elle s’obligea à s’activer, la neurasthénie la guettait de trop près. Par la fenêtre, elle vit Marcel tirer les rideaux de satin bleu. Il ne laissait jamais Madeleine la servante s’en occuper. Il adorait découvrir les surprises du temps. Aujourd’hui, une mince pellicule de givre recouvrait les branches endormies.

Madeleine avait fini de beurrer les tranches de pain de son maître. La confiture d’abricots cette année-là était une merveille. Elle dépassait même le plaisir qu’elle avait pris avec celle de sa grand-mère. Le temps refluait, elle se voyait gamine tremper les biscuits fourrés d’abricot dans le chocolat chaud. Son rêve eut été de devenir pâtissière à Paris. Elle regarda la grande horloge, se dit qu’elle allait se mettre en retard si elle continuait de réveiller le passé.

Marcel posa sa canne, s’emmitoufla sur le sofa dans le plaid. Sur le plateau préparé, de larges tartines l’attendaient. Il se mit à les mordre de bon cœur. Madeleine lui apporta le thé, le versa dans sa tasse de porcelaine blanche. Il lui sourit. Elle était dans la maison depuis si longtemps, ombre familière de ces longues années d’écriture. Le bureau en poirier noirci, enfin au repos, en soupirait d’aise.

Paradoxalement, si Albertine détestait Décembre, elle aimait la neige. Se promener dans la campagne lui procurait beaucoup de joie. Elle posait délicatement ses pas sur le chemin. Elle pouvait parcourir les mille et un creux des sentiers autour du domaine. Parfois, elle s’arrêtait, ramassait une plume ou suspendait le temps pour picorer une baie oubliée par l’hiver. Elle s’abritait sous les aubépines pour échapper à la morsure de la bise. Elle rentrait de ses longues pérégrinations, toujours apaisée.

Marcel se mit à table avec gourmandise. Repas léger. Le réveillon du soir serait gargantuesque. Il avait décidé d’inviter quelques amis, le temps de recréer l’ambiance de la Recherche. Il était un incorrigible nostalgique, il le reconnaissait volontiers. Par la fenêtre, il vit Albertine revenir de sa promenade. Ses yeux malicieux la détaillaient sans honte. Le port de tête altier, les cuisses rebondies, le regard farouche. Il la vit contourner les noisetiers et se perdre vers le jardin d’hiver.

Madeleine vérifiait qu’elle avait tout ce dont elle avait besoin pour ce soir. Elle s’était occupée des entrées dans la matinée ainsi que des desserts, plusieurs desserts, tout le monde n’aime pas la bûche de Noël. Elle était dans les temps. Elle avait aussi suggéré de commander du vrai café italien. Elle descendit à la roseraie. Elle toisa Albertine et lui envoya un sourire goguenard. Près du camélia, quelques fleurs de cattleyas mauves résistaient, qu’elle alla cueillir pour confectionner un centre de table. Maintenant, elle allait s’attaquer au cœur du réveillon et préparer la volaille.

Albertine n’arrivait pas à fermer l’œil pour la sieste. Elle était inquiète. Depuis ce matin, une vague appréhension s’installait peu à peu. Elle frissonnait, sa peau se hérissait par soubresauts intempestifs. Elle se tenait à l’écart, évita la servante dans le jardin. Elle ne pouvait plus la supporter. Aucun désir d’aller jusqu’à Guermantes. La journée s’alanguissait, le soir mettait un temps fou à descendre sur le domaine glacé.

Marcel posa son livre. Il était heureux. La fin de la Recherche lui permettait enfin de retrouver le temps de la lecture. Il pouvait aussi se rendre aux expositions culturelles. Le Musée de la ville venait d’accueillir Vermeer. C’est avec beaucoup d’émotion qu’il alla revoir le fameux petit pan de mur jaune. Ce souvenir l’enchantait. Il se revoyait tout jeune avec son ami Bergotte, tombé presque en pâmoison devant le tableau sublime.

Quand Albertine vit Madeleine approcher, elle comprit le sens de son malaise. Elle essaya de fuir, jetant des cris de tout côté. Elle s’échappa dans la cour de pavés difformes. Elle glissa sur le sol gelé et la servante, triomphante, réussit à la coincer contre le mur de pierre.

Marcel, à la fenêtre, regardait la scène, indifférent. Il était plongé dans la sonate de Vinteuil. Il prit le temps d’écouter les dernières mesures avant de se préparer comme un Duc à accueillir ses amis. La table, de rouge et or, brillait de toute sa splendeur.

L’apéritif au Champagne enivra quelques convives. Les premiers plats réveillèrent les papilles. Le poisson provoqua des exclamations de plaisir.

Madeleine entra fièrement avec Albertine, la dinde de Noël.

Fin

« Buuut ! et mat ! »

Concours de nouvelles Livres en tête. Paris Novembre 2012. Thème polar, 400 mots maximum. Texte retenu.

 

Le jour déclinait. Le ciel transparent aspirait les écumes roses des nuages. Le grondement sourd des rafales de vent pliait rageusement les branches des prunus.

Lisandru, le meilleur défenseur de l’équipe, n’arrivait pas à quitter le banc du vestiaire. Le public avait depuis longtemps quitté les gradins, rejoint le Vieux-Port pour assister au traditionnel « fugare ». Au pied des remparts, le spectacle était magnifique. L’immense brasier était attendu chaque année avec impatience.

Il était anéanti. Le silence envahissait Furiani dans un bruissement de brins d’herbe. 4 – 3. L’équipe avait gagné. Les larmes de Lisandru coulaient sans bruit sur ses joues creusées d’angoisse et de fatigue. Cette fois, il ne s’en sortirait pas.

Letizia ne cessait d’aller et venir devant la fenêtre. Elle était prête. Elle adorait assister au feu de la St-Jean. Mais la soirée avait mal commencé. Stefanu, entraîneur légendaire du Sporting, était revenu abattu de son match.

Il s’attardait au téléphone sur la terrasse. Elle ne saisissait pas la teneur des propos mais entendait la colère heurter les murs et cogner les étagères.

Transie de peur, elle serrait les mains sur les brides de son sac. Elle se surprit à se signer. Cette fois, il ne s’en sortirait pas.

Après le match, le Président Pietru rejoignit son bureau. Le coffre-fort ouvert, il contemplait les liasses. Ses mains tremblaient. Les pots-de-vin n’avaient servi à rien. L’attaquant intègre avait fait son job et Lisandru, merveilleusement maladroit, n’avait pas suffi à renverser le sort.

Il repensa à la première rencontre. Il n’avait pas eu le choix. Il lui fallait de l’argent frais, la descente du Club avait ruiné les caisses.

Et comment recommencer ? Le retour en Ligue 1 coûtait tellement cher. L’économie sur l’Ile ne permettait plus les générosités honnêtes des investisseurs. Il avait fait la dernière chose qu’il pensait pouvoir faire. Cette fois, il ne s’en sortirait pas.

Ange éteignit son portable. Dans le bruit assourdissant de sa boîte de nuit, la foule dansait et buvait, indifférente aux résultats. Ses nervis se tenaient bien droits dans leurs fauteuils et ne mouftaient pas.

Il termina lentement sa bière belge, se leva, leur fit un signe de tête. Le trio sortit et se dirigea vers la voiture. Ils s’enfoncèrent dans la nuit. Le lendemain, trois corps gisaient au pied de la Tour de Miomo.

Cette fois, ils ne s’en étaient pas sortis.

Fin

« E pericoloso sporgersi »

Juin 2013. Concours de nouvelles policières. Sous la présidence de Danièle Thiery. Thème : les trains du mystère. 95550 Bessancourt. 3ème prix.

Janvier 1943

            A Miramas, la Cité Capitaine se préparait aux angoisses de la nuit. Celle-ci s’avançait dans le brouillard blafard des lampes falotes. Au loin, la gare de triage apaisait peu à peu ses bruits et ses mouvements.

L’épouse du Chef de gare se hâtait de fermer les volets car le froid commençait à s’infiltrer dans les vitres disjointes. Elle était fatiguée. De longues heures devant la boucherie avec ses tickets de rationnement étaient venues à bout de sa dernière énergie.

Deux adolescents, cartables sur le dos, couraient vers la passerelle qui les amènerait en centre ville. La sirène se mit à hurler le couvre-feu lorsque la colonne des soldats tourna au coin de la rue.

Janvier 1978

Honoré, d’un pas lourd et fatigué, se recroqueville dans son manteau. Tout en marchant vers sa machine, il se roule maladroitement une cigarette, doigts engourdis de lassitude. La belle gitane lui sourit de toute sa silhouette menue. Il essaie de se réchauffer en pensant à sa femme Marie et ses filles.

C’est un enfant qui a découvert le corps, gisant sur les cailloux du ballast, en pleine campagne vauclusienne. Une femme d’une cinquantaine d’années, retombée sur le dos après avoir roulé sur les pierres, visage marbré par la chute. La lame a pénétré très loin sous l’omoplate. Les yeux agrandis d’effroi et d’incompréhension se figent sur le voltage de la voie.

De taille moyenne, elle porte une robe étroite dont la ceinture étreint la taille fine. Un talon s’est brisé, les bas sont déchirés. Elle est encore belle car les années passées la marquent à peine. Elle a été balancée dans le vide par la fenêtre.

« E pericoloso sporgersi » songe le Commandant Clara Iperti. Elle fredonne la chanson de Claude Nougaro. Honoré n’en revient pas. C’est dans son train que le drame est survenu. Il le prend comme une offense personnelle. Il ne cesse d’en parler à son collègue et ami Léon, le contrôleur.

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« Visée à haute tension »

Octobre 2012. Concours de nouvelles littéraires. A partir d’une photo. 62223 ANZIN-SAINT-AUBIN. Texte sélectionné aux côtés des primés.

Le temps incertain égrène sur un ciel bleu pâle quelques traînées grisâtres. L’après-midi s’avance peu à peu sans coup férir. Solitude sereine dans le froid du Nord.

Je suis sorti pour quelques clichés. Le lourd matériel pend à mon épaule. J’ai toujours aimé l’hiver et ses premières neiges emportant la poussière des arbres d’automne.

Je rentre de Syrie. Je me ressource sur ma terre natale. La neige apaise toujours mes couleurs d’horreur que je ramène dans mes bagages.

Que font-ils dans le champ ? Je les aperçois depuis la fenêtre. Deux hommes et une femme. Elle se tient en retrait. Un homme pointe son bras vers l’horizon. Que peut-il bien montrer ? à part des lignes à haute tension, il n’y a pas grand-chose par là.

Je prends un cliché. Le contre-jour est superbe. Le trio se détache nettement sur l’amoncellement de nuages blancs. La neige est écarlate de blancheur au premier plan. La route cicatrise dans la froidure du ciel.

Je suis entré prendre un kawa. De toutes mes pérégrinations internationales comme photographe, c’est encore ce café que je préfère. Presque caché par la pente, que seuls les habitués fréquentent.

Il a l’odeur de mon adolescence. Avec les copains, dans nos virées à vélo, nous nous arrêtions souvent, alors que l’on se prenait pour les champions des pavés du Nord. Le taulier est le même, juste un peu plus blanc, juste un peu plus vouté.

Il fermait les yeux sur notre âge. Nous commandions une bière. Une seule, avant de repartir tutoyer nos rêves.

Comment sont-ils arrivés là ? Je ne vois pas de voiture. Où peuvent-ils bien aller ? Le prochain village est éloigné. C’est le seul café à la ronde dans un rayon de 10 km.

De plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été curieux. Curieux des gens, curieux des choses. Pour ma grand-mère, c’était un vrai défaut qui allait me jouer des tours. Tandis que pour mon grand-père, c’était une vraie qualité, qui allait m’ouvrir des portes.

Ainsi ai-je toujours vu la vie avec eux en noir et blanc et compris très tôt que la réalité est bien plus compliquée que les certitudes de mes grands-parents ! C’est grâce à eux que je suis devenu reporter photographe. Interroger la vie depuis mon objectif pour m’approcher du réel. Comprendre le monde dans la visée de mes doutes pour éclairer les comportements.

Ils ont fini par rejoindre la route. Je les vois hésiter. La femme a l’air d’insister, un des hommes s’agite. C’est l’autre qui prend l’initiative de descendre. Elle a poussé la porte du café, dit brièvement bonjour avant de s’installer près de l’autre fenêtre.

Je l’ai dans mon champ de vision. Elle n’a pas desserré les dents depuis qu’elle est entrée, ignore ostensiblement les deux hommes assis en face d’elle.

Il y a de l’orage dans l’air, mais de l’orage glacé, concassé au fond des verres, pilé, tranché. Est-elle épouse de l’un, amante de l’autre ? Il ne semble y avoir aucune intimité entre ces trois là.

Comme dirait notre ami Thierry, ils ne partiront pas en vacances ensemble !

J’ai demandé un autre café et m’attarde. L’un a sorti une carte topographique de sa poche, s’est penché vers ses compagnons, semble vouloir les convaincre. Elle a soupiré, dit quelques mots avec véhémence. L’autre homme s’est levé. S’approchant du comptoir, il a demandé s’il pouvait téléphoner.

A l’heure du portable, c’est étonnant ! Qu’aucun des trois n’en ait un, encore davantage. Ce trio m’intrigue. Dans un flash, je me suis revu pour mon reportage à Mexico, où les malfrats évitaient soigneusement de se munir de portable.

Ce rapprochement m’amuse, nous sommes dans la campagne, à mille lieux des violences citadines, il fait bon vivre ici. Même si la pauvreté a encore augmenté ces dernières années. L’agonie du bassin minier saigne encore dans les veines des gens.

Dans le quart d’heure qui a suivi, une voiture s’est garée. C’est une femme qui les a rejoints. Une boule d’énergie, faite de colère et d’effroi. Oui elle a peur, je peux sentir depuis ma table cette odeur caractéristique qui ne me quitte pas dans les points chauds du globe.

Ils rejoignent le véhicule. D’un bond, je me lève, prétexte une entorse pour emprunter le scooter du taulier.

Ils sont partis sur la gauche, j’aperçois de l’autre côté du champ, une voiture. Elle doit être en panne. Ils prennent effectivement leurs affaires. Je fais semblant de trifouiller mon scooter et ne les quitte pas des yeux.

Ils me dépassent et je les suis. J’en profite pour les flasher à nouveau.

Ils ralentissent, se garent sur le bas-côté et descendent. Ils ont l’air de se disputer. Les corps sont tendus, et les lèvres pincées, les gestes saccadés.

Pour éviter d’être repéré, je m’enfonce dans le petit bois qui jouxte la route. Les broussailles sont suffisamment fournies pour un abri.

L’homme ouvrant à nouveau sa carte topographique désigne de la main la direction du pylône à haute tension. Manifestement, il veut s’en approcher, l’autre homme hésite, regarde autour de lui, les femmes immobiles se sont tues.

Il a ouvert le coffre et sorti une barre à mines. Je n’en mène pas large. J’hésite à appeler les flics. En attendant de prendre une décision, je fais ce que je sais faire de mieux, des photos. Je zoome sur les visages.

L’air s’est brusquement refroidi. La neige s’égoutte des branches gelées, les ronces me piquent les mains. Une légère brume est en train d’envahir le petit bois tandis que l’obscurité de la fin de journée s’avance. Les loups et les chiens ne vont pas tarder à hurler.

Il s’est attaqué au caisson du pied du pylône. La tension est palpable dans les attitudes. Personne ne parle. Il dégage deux sacs de toile. Et là, je me rappelle, l’attaque de la bijouterie.

Je sors mon portable. Pas eu le temps. Un coup de feu a jailli. Mon matériel vole en éclats. Nouveau coup de feu ! Jamais blessé en reportage, je vais mourir chez moi !!

Le lendemain, le taulier a ouvert le journal. Le promeneur qui a trouvé le photographe l’a entendu prononcer quelques mots avant de sombrer dans le coma : « c’est ma grand-mère qui avait… ».

Fin

« Une minute et demie »

Octobre 2007. Concours littéraire de « La Dame des Aulnes », Kliho, 64480 HALSOU. Catégorie Nouvelles. Thème libre. Prix du Parchemin d’Argent.

– I

            Lorsque Lydia Meunier sortit du Service Départemental de Réinsertion, installé dans le Palais de Justice, il faisait nuit noire. Seule, brillait la lumière du bureau du Directeur Elle évita de lui dire au revoir. La journée avait été difficile. Elle était fatiguée de tous ses entretiens avec des délinquants de plus en plus paumés, pour lesquels les solutions diminuaient comme une peau de chagrin en ces temps de récession. Le travail social n’était plus à la fête; il fallait gérer l’exclusion avec des bouts de chandelle. Tonnerre et éclairs se firent entendre et voir, alors qu’elle remontait vivement la rue jusqu’à sa voiture. Elle détestait ce mois de mauvais temps qui rendait la ville moche et glauque. Il semblait que le pire ne pouvait arriver que ces jours-là. Malgré la circulation et de mauvais essuie-glaces, elle roula vite sur les boulevards bordelais pour retrouver sa couette et son polar.

            La dernière greffière quitta l’étage. La Procureure de la République Denise Courbin achevait de rédiger son rapport annuel, dans l’attente de l’Inspecteur. Elle lui dit à peine au revoir, elle était soucieuse depuis quelques temps, envahie par un vague malaise dont elle ne parvenait pas à se débarrasser. Paris et ses étourdissements lui manquaient. L’atmosphère du Palais de Justice empestait d’ambitions idiotes, de conflits mesquins, de rumeurs malveillantes. Elle s’isolait de plus en plus et sentait grandir l’ostracisme de ses collègues. Il faut dire que ses frasques amoureuses, ses parties de tennis sur le temps de travail et son côté je-m’en-foutiste indignaient cette bourgeoisie bien pensante. Elle se mit à rire, cela lui était complètement égal.

            Aujourd’hui, l’Inspecteur Emile Brousse était plutôt de bonne humeur; pas de cadavres depuis plusieurs jours, des affaires de routine comme il les aime quand il pleut trop pour sortir. Soudain, il bondit sur ses pieds. Il avait failli oublier son rendez-vous avec la Procureure de la République. Il se hâta vers le Palais de Justice. Courbant le visage sous sa casquette pour éviter le déluge, il ne vit pas que sur la façade ouest, seule, brillait la lumière du bureau du Directeur. Il croisa l’assistante sociale qui se débattait sous son parapluie; un joli brin de fille. Dommage qu’il se sentît si vieux. Ils travaillèrent tard; il en avait l’habitude. C’est sa femme qui râlerait encore, vouant le procureur aux gémonies. Depuis qu’il avait découvert l’expression dans ses mots croisés quotidiens, il la mettait à toutes les sauces; ce qui faisait bien rire les collègues du bureau.

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