« Et 4 + 3 font ? »

Concours de Nouvelles du Salon du Livre Jeunesse de MIRANDE (32). Avril 2018. Texte ayant reçu le 1er Prix. Contrainte : « Autour du 7 et la Nouvelle devra commencer par Milo aurait du tourner 7 fois sa langue dans sa bouche avant de parler… »

 

« Et 4 + 3 font ? »

douleur enfouie

des rires et une comptine

puis le silence

 

Milo aurait du tourner 7 fois sa langue dans sa bouche avant de parler… Jamais il n’aurait dû lui proposer de l’amener. Au fil des longs kilomètres d’asphalte, il la sent se recroqueviller de plus en plus. Elle est loin. Son corps ramassé, Lorea ferme les yeux. Il a renoncé à la retenir. La radio en sourdine maintient le présent au bord des lèvres mais elle ne la perçoit plus.

A-t-elle encore conscience qu’il est là ? Il s’agite, s’énerve intérieurement. Elle ne lui a jamais donné accès à cette part d’elle-même. Il espère qu’aujourd’hui, elle lui fera confiance. Ils ont roulé toute la journée. Il se gare sur le parking de l’hôpital. Ils descendent de la voiture.

Une pluie fine éteint l’espérance du crépuscule. Milo ne sait pas quoi lui dire, il lui a pris la main, elle tremble dans ses doigts aimants. Lorea tourne vers lui ses yeux embués. « Merci ». Milo n’a pas le permis de visite, il ne peut pas la suivre et s’affaisse sur la chaise d’une salle d’attente.

Lorea serre la main de son père. Dans la clarté lunaire, elle le regarde. Inconscient, il s’agite en soubresauts exténués.

– « Aïta », chuchote-t-elle tendrement. Elle se lève du fauteuil, lui passe le gant sur le visage. Sa voix ou la fraîcheur du linge semblent l’apaiser.

Elle le trouve plus marqué que sur les photos des militants exposées dans les rues de Garazi pour demander le rapprochement des prisonniers politiques. Les rides plissent au coin des yeux, quelques cheveux blancs affleurent.

Sa respiration sifflante coupe l’espace de la chambre. C’est sa dernière nuit, elle le pressent. Elle s’est mise à trembler. Elle aurait tant voulu un peu de temps, juste un peu de temps pour comprendre.

Devant la porte entrebâillée, deux gardiens de prison assurent la garde dans le couloir de l’hôpital. Discrets, ils se tournent parfois mais ne disent mot.

Iker, émerveillé, regarde sa femme endormie. Aussi pâle que le drap qui la couvre. Il ne croyait pas au coup de foudre, il lui est tombé dessus un soir de fête à Orbaiceta.

Avec son frère, depuis le kaiolar familial d’Harpea, il était venu par la montagne, qui seule, sait nier les frontières inventées par les hommes. Il avait 20 ans et toute la vie devant lui.

Enea n’avait vu que lui. Il virevoltait ses mutxikoak plus haut que les autres. Son corps élancé, le dos droit, il souriait en dansant. Son regard avait capté de suite celui de la jeune fille.

Plus tard dans leurs joutes amoureuses, chacun s’obstinait à penser que c’était l’autre qui l’avait enlevé !

Il y pense encore, là dans la chambre de la maternité où elle dort. Le bébé dans le berceau respire doucement, s’agite en gémissant par moments. « Lorea », chuchote-t-il en lui caressant la joue pour l’apaiser.

La jeune femme regarde intensément son père. Des images de son enfance se pressent derrière son front. Sa main dans celle de son père pour chaque rentrée des classes. Ils allaient à pied de la maison à l’ikastola.

Le discours solennel sur le chemin : le savoir pour lutter contre l’oppression française et espagnole, la culture pour préserver son identité, la langue pour perpétuer son Histoire. Elle ne sait pas nommer le moment où tout a basculé.

Elle se souvient de sa mère en larmes certains soirs où il partait et ne revenait qu’à l’aube. Elle se souvient de leurs disputes qui la laissaient désemparée. Derrière la porte de sa chambre, agrippée à sa poupée, elle tentait de comprendre.

Iker déploie une grande carte géographique sur la table de la salle à manger. Lorea, trop petite, est à genoux sur la chaise. Avec son stylo, il lui explique où est leur maison.

– Tu vois là, c’est chez nous, Garazi. Notre province s’appelle Nafarroa-Beherea (la Basse-Navarre), à droite notre voisine Xiberoa (la Soule) et à gauche Lapurdi (le Labourd). Allez, pour le Pays Basque Nord, compte avec moi : 1-2-3.

Lorea éclate de rire. Elle sait compter jusqu’à trois. Son père se penche à nouveau sur la carte.

– Et là, pour le Pays Basque Sud, c’est Nafarroa (la Navarre), Araba (l’Alava), Bizkaia (la Biscaye) et Gipuzkoa (le Guipuzcoa). Allez, compte : 1-2-3-4.

La petite fille rit.

– 1-2-3-4

– Et 4 + 3 font ?

De sa belle voix de ténor, il entonne l’hymne national. Demain, c’est la fête de la Patrie.

Lorea murmure une berceuse. L’infirmière est passée changer la perfusion de morphine. Elle chante en boucle pour cantonner loin l’hymne douloureux au fond de sa mémoire.

Quand son père a été arrêté, elle avait 7 ans. Les disputes se sont déplacées au parloir de la prison. Elle entend encore les cris des détenus aux fenêtres, le grincement des lourdes portes, la stridence du portique de détection du métal.

Elle ne sait plus combien de temps les visites ont duré avant que sa mère demande le divorce et cesse de le voir. Enea n’a jamais plus évoqué Iker. Il est devenu une ombre, toujours présente, jamais nommée. Lorea a vite compris qu’il fallait se taire et ne pas vouloir comprendre.

Elle le regrette. Son père va mourir cette nuit et elle ne saura jamais ce qui l’a fait basculer dans la lutte armée et abandonner le combat politique. Chez elle, les livres sur ses étagères contiennent plus de questions que de réponses.

Iker écrit à sa fille une lettre par mois. Il sait qu’Enea la jette sans la lui donner. Il accumule les doubles dans sa cellule, s’il sort un jour, il les lui donnera. Il a aussi tout prévu. S’il mourait… le médecin a été clair, son cœur est fragile… l’assistante sociale de la prison les lui fera parvenir.

Etre privé de sa fille, c’est insupportable. C’est son châtiment, bien plus lourd que la condamnation. Il l’imagine à l’école, il espère qu’elle compte encore « 1-2-3 » et « 1-2-3-4 » et « 4 + 3 font ? ». Il l’imagine au collège, il espère qu’elle aura la beauté de sa mère. Puis plus rien, et ça lui fait mal. Il ne la voit pas lycéenne, il ne la voit pas jeune adulte, il ne la voit pas dans un métier. Il en est incapable et en souffre.

Seule l’image de l’enfant, qui riait aux éclats en comptant, illumine la cellule.

 

Lorea laisse ses larmes couler. Le râle de son père emplit la pièce. Elle lui murmure des mots d’amour, tous ceux qu’elle n’a pas pu lui dire et elle compte, elle compte, compte…

4 + 3 = 1…    4 + 3 = 1…  4 + 3 = 1

FIN

 

 

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