D comme… Désir

A partir des 26 lettres de l’alphabet, à compter de février 2017, j’ai décidé de vous écrire mon Dictionnaire Amoureux afin de vous inviter à découvrir mon univers et mon identité d’auteure. J’évoquerai ma relation à l’écriture et à la lecture, partagerai mes doutes et mes joies, mes questions et mes convictions, vous informerai de mon actualité…

 

Ah un des plus beaux mots du dictionnaire. L’identification de ses désirs est le premier pas vers le bonheur. Reconnaître ce qui fait sens pour soi dans les tumultes de la vie est essentiel. Se mettre en route pour les vivre est une deuxième étape.

Dans ma construction personnelle, j’ai rencontré quelques difficultés à éclairer quels désirs étaient vraiment les miens. Distinguer celui de l’Autre qui vous colle à la peau afin de s’en détacher n’est pas chose aisée. J’ai eu de la chance, j’en ai conscience tous les jours.

Etre assistante sociale était un vrai choix personnel, d’exercer en prison aussi. Aimer qui j’aime est un autre choix. Et désirer ne suffit pas, le concrétiser par des actes est incontournable.

Avoir décidé d’écrire « pour de vrai » a été une étape particulière. Le désir d’écrire était dans mes veines depuis toujours mais… Le désir s’incarne grâce à des personnes qui arrivent sur votre route à point nommé, elles sont la goutte d’eau qui vous fait chavirer vers votre désir profond, à condition d’affronter la peur et l’angoisse du présent.

Seul le regard porté sur hier vous conforte dans vos choix, vous savez alors si vous avez pris le bon chemin vers vous-même. Cependant il est toujours temps de bifurquer vers son désir singulier si on s’égare sur des chemins annexes. Heureusement, la vie n’est jamais figée. C’est sa grandeur et son vertige.

Ce qui m’interroge dans le désir, c’est lorsqu’il se transforme en pulsion. Je retiens de mon expérience en détention cette énigmatique question : comment contenir la pulsion ? comment retrouver le désir ?

Oui, j’ai une profonde empathie pour les criminels parce qu’ils n’ont pas su accéder au désir, parce qu’ils n’ont pas eu les bonnes rencontres pour les y aider ou parce qu’ils n’ont pas su saisir les opportunités pour être accompagnés.

J’ai choisi d’être à leurs côtés parce qu’ils sont effroyablement isolés dans une nuit noire. Leur épouvante est réelle.

Leur solitude face à eux-mêmes est intolérable. Personne ne les a aidés à médiatiser ce qui les a submergés à un moment T. Je repense régulièrement à R.G. un détenu que j’ai suivi sur sa fin de peine de 15 ans, violeur de femme adulte, qui peinait à comprendre ce qui le mouvait.

Il est sorti, a récidivé dans les 24 heures. Le hasard a fait que je l’ai revu à la permanence entrants. Nous avions établi une relation de confiance, il s’est effondré en entretien, soudain petit garçon en pleurs et extrêmement lucide, qui ne comprenait plus rien. Il s’est suicidé dans la nuit.

La pulsion est une aliénation insupportable, elle implique un sentiment d’urgence et d’impérativité. Elle nie l’Autre et sa liberté. Elle altère la volonté.

Le désir s’inscrit dans la temporalité et l’échange. Il est source de partage. Il reconnaît l’altérité. Il est ouverture, il s’inscrit dans l’indépendance et la liberté.

J’aimerai par mon écriture participer à cette réflexion. J’aimerai que mes lecteurs m’accompagnent dans cette quête. Mes personnages sont davantage animés par des pulsions que par des désirs. Ils peinent à identifier les tourments qui les aveuglent. Transformer la pulsion mortifère en désir vivant, tout un chemin !

Interroger le passage à l’acte criminel, c’est sonder ce mystère du désir et de la pulsion.

 

 

Publicités

C comme… Crime et Culture

A partir des 26 lettres de l’alphabet, à compter de février 2017, j’ai décidé de vous écrire mon Dictionnaire Amoureux afin de vous inviter à découvrir mon univers et mon identité d’auteure. J’évoquerai ma relation à l’écriture et à la lecture, partagerai mes doutes et mes joies, mes questions et mes convictions, vous informerai de mon actualité…

La juxtaposition des deux termes vous interpelle ? Ils ont bien plus en commun que d’autres binômes de mots. J’aimerai vous le démontrer à partir de quelques statistiques.

  1. Chiffres de la justice

Objectiver la réalité, c’est lutter contre les préjugés et les mensonges, l’ignorance et l’indifférence. Que d’idées fausses, que d’idées reçues sur la prison. Savez-vous que ?

* Au 1er avril 2017, les prisons françaises comptent 81 530 détenus, dont 3,7 % de femmes. Chiffre en constante augmentation depuis des années. Alors non la justice n’est pas laxiste ! La loi sur la libération sous contrainte qui a valu à Christiane Taubira tant de malveillance et d’insultes concerne, à ce jour… 464 personnes, dont 26 en Nouvelle Aquitaine.

La densité carcérale est de 142,4 % en maisons d’arrêt et établissements pour mineurs, et de 87,4 % en établissements pour peine. La surpopulation est une atteinte grave à la dignité des personnes. J’en ai été témoin directe pendant mes 18 ans d’intervention sociale en détention.

Les prévenus représentent 20 450 personnes dont 944 femmes. Les condamnés sont 49 780 dont 1 435 femmes. Les mineurs sont au nombre de 858. Alors le cliché des banlieues qui voudrait que tous soient délinquants… !

Les personnes condamnées qui bénéficient d’un aménagement de peine (placement sous surveillance électronique, placement extérieur, semi-liberté) sont 61 080.

* La Nouvelle Aquitaine compte 4 900 détenus en détention. Densité carcérale : 118,1% et 84,6%.

Dans ma région, le centre pénitentiaire de Bordeaux-Gradignan détient le record avec 175,4 %. Compte tenu du sous-effectif chronique des personnels de surveillance, vous comprenez pourquoi la souffrance au travail est une thématique essentielle de mon activité professionnelle depuis 12 ans.

En Nouvelle Aquitaine, se trouvent 1 240 prévenus et 3 660 condamnés, dont 145 femmes. Les mineurs sont 30. Les aménagements de peine concernent 4 340 personnes.

  1. Nature des infractions pénales en 2015
Majeurs Mineurs Ensemble

Unité : condamnation et composition pénale

Crimes (homicides, viols, coups et blessures volontaires, homicides et blessures involontaires… dont les conducteurs) 1 877 504 2 381
Délits (vols, recels, destructions et dégradations, délinquance routière, stups…) 552 481 45 113 597 594
Contraventions 5ème classe 33 254 646 33 900
Toutes infractions 587 612 46 263 633 875

Je suis parfois gentiment chahutée quand j’excuse davantage le meurtre que la délinquance routière ! Mais les chiffres me donnent raison. Toutes juridictions confondues, les homicides volontaires ont fait l’objet de 402 condamnations, les homicides et blessures involontaires, de 7 710 dont par conducteur… 6 874.

Les conduites en état alcoolique représentent 95 070 condamnations et les grands excès de vitesse, 12 115.

Cet effarant déni du danger sur la route et l’hostilité récurrente contre les criminels (dont la compréhension de l’acte est possible, je persiste et signe) m’ont toujours stupéfaite.

  1. Caractéristiques des auteurs traités par les Parquets

Par convention, un auteur est une personne physique (majeur ou mineur de moins de 18 ans) ou une personne morale, à qui l’on est susceptible de reprocher une infraction (acte contraire à l’ordre social prévu et puni par la loi) qualifiée de crime, de délit ou de contravention.

4 % sont des personnes morales et 96 % des personnes physiques. Parmi ces dernières, 18 % sont des femmes et 12 % sont mineurs.

Si la part des mineurs est semblable pour les hommes et pour les femmes, celles-ci sont globalement plus âgées que les hommes : 43 % ont moins de 30 ans (contre 52 % des hommes) et 35 % ont 40 ans et plus (contre 28 % des hommes).

Ces auteurs sont principalement impliqués dans trois grandes catégories de nature d’affaires : les atteintes à la personne (30 %) les atteintes aux biens (26 %) et les infractions en matière de circulation routière et de transport (20 %). Viennent ensuite, à égalité (9 % chacune), les infractions de santé publique (avec essentiellement les infractions à la législation sur les stupéfiants) et les atteintes à l’autorité de l’état.

Les infractions impliquant des hommes ne sont pas les mêmes que celles impliquant des femmes. Les femmes traitées par les Parquets le sont près de deux fois moins souvent pour un contentieux routier ou une infraction à la législation sur les stupéfiants que les hommes, mais plus souvent pour une atteinte aux personnes et aux biens (69 % des femmes contre 54 % des hommes).

Pour les personnes morales, les atteintes à l’ordre économique, financier ou social dominent (29 %), suivies à parts égales par les infractions en matière de transports (22 %) et les atteintes aux biens (23 %).

(Les données présentées ici sont en unité de compte auteur-affaire: un auteur, concerné par plusieurs affaires sera comptabilisé autant de fois qu’il y a d’affaires).

  1. Niveau de formation de la population pénale

Le repérage systématique des personnes illettrées a commencé en 1995. En 2014, dans tous les établissements pénitentiaires, des informations ont été recueillies auprès de 51 019 personnes :

– 1,6 % n’a jamais été scolarisé,

– 4,8 % ne parlent pas le français et 5,1% le parlent de manière rudimentaire,

– 43,4 % sont sans diplôme,

– 76,2 % ne dépassent pas le niveau CAP,

– 28,5 % des personnes sont issues de cursus courts ou d’échecs du système scolaire (primaire, enseignement spécialisé, collège avant la 3e…),

– 22 % des personnes rencontrées échouent au bilan de lecture proposé (10 % sont en situation d’illettrisme au regard du test et 12 % échouent du fait de difficultés moindres).

Une recherche de l’INSEE, qui remonte à 2003, porte sur l’histoire familiale des hommes détenus (cf le site de l’observatoire des inégalités).

Un quart des détenus a quitté l’école avant d’avoir 16 ans, trois quarts avant 18 ans. Les indicateurs socio-démographiques (profession, âge de fin d’études) indiquent une sur-représentation des catégories sociales les plus démunies en prison.

La probabilité d’être incarcéré diminue très nettement avec la longueur des études poursuivies : elle est dix fois plus faible pour les hommes ayant terminé leurs études après 25 ans que pour ceux qui les ont interrompues avant 18 ans. Parmi les hommes incarcérés de moins de trente ans, la moitié a fini ses études avant 18 ans, soit trois ans plus tôt que pour la population générale.

Les professions intermédiaires et les cadres supérieurs sont nettement moins représentés en prison, à l’inverse des ouvriers et des artisans et commerçants. Les agriculteurs sont très peu nombreux en prison : 1 % contre près de 5 % dans la population ; à âge égal, leur risque d’être incarcéré, proche de celui des cadres supérieurs, est six fois plus faible que pour les artisans.

Répartition de la population en prison
Unité : %
Répartition de la population en prison Part dans la population
Age de fin d’études
moins de 16 ans 27,7 24,5
16 à 17 ans 44,3 24,6
18 à 19 ans 18,2 19,1
20 à 24 ans 8,3 25,7
25 ans et plus 1,5 6,1
Total 100 100
Catégorie socio-professionnelle
Agriculteurs 0,9 4,4
Artisans, commerçants 10,9 7,9
Cadres, professions intellectuelles supérieures 3,3 13,2
Professions intermédiaires 9,6 17,8
Employés 11,8 11,3
Ouvriers 49,8 36,4
Sans profession 13,7 9,0
Total 100 100

D’où la question de l’accès à l’éducation et à la culture. CQFD. Dès mes premiers pas en détention, j’ai clamé haut et fort et partout, que tous les efforts des politiques publiques devaient concerner la petite enfance dans sa globalité (modes de garde, santé, activités socio-culturelles et sportives…), l’accompagnement à la parentalité, et l’école primaire.

Alors encore étonné de mon titre « crime et culture » ?