« Cadavres exquis »

Texte lauréat au Concours de Nouvelles du Festival du Polar de Mauves en Noir d’avril 2016. Consigne : « Un trou noir, c’est troublant ». Retrouvez le recueil (dont mon texte) sur leur site.

« Trou noir inquiétant

Pour solde de tout compte

Parfums entêtants »

Mardi, très tôt le matin.

Lucilia étira son corps dans la fraîcheur de l’aube. Fière de sa première nuit hors du nid douillet parental, elle s’attardait sous le feuillage. Oh ! pas la forêt sombre et lugubre des contes de fées. Ses parents y avaient veillé. Ils l’avaient déposée, avec son couchage, dans le parc bon enfant de la Villa Sicilia.

Ils aimaient beaucoup batifoler au bord de l’étang, les propriétaires travaillaient durement à leurs affaires, ils étaient rarement là de bonne heure. Hier soir, cependant, ils étaient entrés avec deux invités mais les parents de Lucilia, loin de s’en soucier, s’étaient réjouis à l’idée de leur tenir compagnie.

La Villa italienne aux volets clos était encore endormie malgré le réveil de scie des cigales. Les jets d’eau donnaient un son de flûte enrouée sous les frondaisons. La Ferrari garée devant la tonnelle n’avait pas bougé une roue depuis un moment.

Lucilia devina les traces d’un autre véhicule parti en mordant les cailloux de l’allée. Elle en aurait des choses à raconter au retour ! Elle déroula son corps engourdi pour s’aventurer au dehors.

La rosée illuminait les pétales de fleurs et les herbes courtes. Les arabesques filaires des araignées resplendissaient. Les coloris des plantes étaient un enchantement, tout l’arc-en-ciel et ses nuances habillaient le parc. Peu de noir et blanc, Lucilia s’en réjouit, le rouge était sa couleur préférée.

 

La veille, lundi, en début de soirée.

Dans la bibliothèque, Fabio, le front moite, n’osait plus bouger une pièce de l’échiquier. Il s’épongeait régulièrement malgré l’air frisquet qui s’avançait avec les ombres, essayant d’ignorer le vieux téléphone en bakélite posé sur la table basse.

Le regard fiévreux fixait les cases noires et blanches du damier. Il eut un spasme d’angoisse à l’idée de chavirer. Il se vit soudain aspiré dans un carré noir.

Face à lui, goguenard, Giovanni jouait du barillet en attendant le coup suivant. Ses lèvres grasses mâchouillaient un cigare cubain qui devait valoir une fortune. Son gros corps débordait de la chemise rose. Des relents de sueur froide émanaient parfois d’un mouvement d’épaule.

L’épouse de Fabio, Alina, se tenait assise sur la terrasse de la Villa. Raide dans le fauteuil en rotin, ignorant la descente du soleil, elle baissait ses yeux humides d’inquiétude. Elle ne pipait mot. Trop d’enjeux. Elle serrait ses mains tremblantes, à peine si elle entendait les cascades chevrotantes des fontaines du parc.

Un appel. Avant minuit. Il ne leur fallait qu’un appel pour sauver leur peau. Si Vito, fidèle parmi les fidèles, parvenait à rassembler l’argent, ils pourraient continuer à tenir leur restaurant.

 

Mardi, tôt le matin.

Les éclats de l’été griffaient le ciel qui enfin s’asséchait. Il avait plu une partie de la nuit mais Lucilia, bien à l’abri, avait écouté avec délices le martèlement sourd des gouttes sur les feuilles et les pierres.

Leur mélopée l’avait bercée jusqu’au réveil. Elle retardait le moment de s’éloigner, savourant la chaleur confortable qui s’accrochait sur son corps mince. Elle admira longuement, avec envie, les formes callipyges de la statue voisine.

La terre sentait bon. Elle huma avec délectation les arômes qui se réchauffaient aux premiers rayons. Il lui semblait deviner le sucré des roses et l’amer des pivoines. Elle se décida, franchit le seuil pour capter les parfums alentours.

 

Lundi, dans la soirée.

Alina soupira. Son regard se perdit dans le jardin. Elle aimait son charme désuet, les statues antiques dans leur fixité étrange. Les arbustes délaissés s’échevelaient sur les pierres. Les herbes hautes accueillaient libellules et papillons dans leur désordre fou.

La Villa agonisait au grand désespoir d’Alina, qui l’avait héritée de son père, mort dans son lit, le chanceux. Elle tourna la tête. Fabio, immobile, perdait partie sur partie. Vito n’appelait toujours pas.

Jamais ils n’auraient dû ouvrir ce restaurant sans l’aval de Giovanni. Son mari avait présumé de ses pouvoirs. Le racket ne cesserait pas. Ils n’avaient plus d’argent. Elle se demandait comment Vito réunirait la somme.

 

Mardi, tard le matin.

Lucilia ralentit. Elle dominait l’étang, elle sentit la vase stagnante libérer une carpe en manque d’oxygène. L’entretien abandonné rendait le lieu triste à mourir.

Soudain, elle se tétanisa. Son cœur fit un bond qui la désarçonna. Un trou noir lançait sa béance vers les sommets des arbres. Les bords déchiquetés dessinaient une dentelle de toute beauté. De fines rigoles grenat s’attardaient au ralenti dans les plis des vallons.

Elle admira l’artiste qui avait façonné ce sidérant spectacle. Elle hésita. Elle leva les yeux tout autour d’elle, pas âme qui vive. Elle fit quelques pas, attirée par les fragrances qui lentement montaient dans les airs.

Le trou noir sentait délicieusement bon. Mais y aller ou pas ? Lucilia hésitait. Elle n’était plus aussi sûre tout à coup de son désir d’aventurière.

 

Lundi, tard dans la soirée.

Fabio se mit à remuer sur son fauteuil. La pluie saccadée sur les vitres le mettait à bout de nerfs. Mais que faisait Vito ? Giovanni impassible ne desserrait pas les dents. Ses iris mauves dardaient Fabio d’une insoutenable menace.

Alina était rentrée aux premières étincelles de pluie. Frissonnante, elle ramena son châle sur ses épaules. Le nervi de Giovanni ne la quittait pas d’un cil. Son flingue non plus, trou noir immobile, qui ne la troublait pas, en digne fille de son père.

Elle suivit un moment la sarabande endiablée d’un couple de mouches au reflet vert doré fascinant. Leurs ailes émettaient un froissement doux tandis que leurs yeux rouges fouaillaient la nuit du parc. La lampe du bureau les captait un instant dans ses rais pour les relâcher aussitôt dans la pénombre, dans une danse lente et perverse.

Elle enviait leur libre farandole. Ah si elle avait le pouvoir de s’envoler. Elle se souvenait des avertissements de son père, plusieurs fois réitérés. Elle n’avait pas voulu écouter, amoureuse inconsciente de son bel italien. Trop tendre, le Fabio, pour résister au capo de la famille Rino.

 

Mardi, à midi.

Lucilia s’enhardit, frôla le trou noir troublant et tentant à la fois. Elle progressait. Elle passa sans encombre les dénivelés rougeâtres de l’entrée. L’odeur entêtante surgit d’un coup. Elle manqua défaillir de bonheur. Elle tâta les parois humides, frissonnant de convoitise.

Elle s’avançait, impériale, pensant à ses parents. Elle se détendit tout à fait, s’apaisa dans la flaque moutonnante. Elle prit conscience qu’elle était arrivée au bout de son voyage.

Elle avait l’intime conviction d’être enfin à sa place. Resplendissante de confiance, elle s’étira dans le chenal pourpré. L’avenir s’annonçait rutilant, folles agapes, enivrants nectars.

 

Lundi, à minuit.

Fabio livide entendit les douze coups de la comtoise française. Il vit la main de Giovanni renverser avec douceur le roi blanc sur le carré noir.

Pris de vertige, il se perdit dans le damier, balbutia quelques mots inaudibles que le mafieux n’essaya même pas de déchiffrer. Le barillet cliqueta avec agilité dans la grosse main de Giovanni. Il lui intima l’ordre de se lever en lui indiquant le parc.

Le nervi, l’arme toujours braquée sur Alina, fit de même. Tous les quatre descendirent les marches de la terrasse. Le couple de mouches suivit le mouvement, ne perdant pas une miette de ce qui se tramait. Aux premières loges du drame.

Alina glissa dans l’herbe lorsque la balle l’atteignit en plein cœur. Fabio eut le temps de poser sa main sur la statue avant de s’effondrer sur le côté.

 

Toute à son bonheur, elle ne vit pas s’approcher les hommes en blanc. Masque sur le visage, gants en latex, tubes de verre… la police scientifique approchait du cadavre de Fabio. Le Beretta avait dessiné une jolie grotte dans sa tempe.

Le policier facétieux se pencha, prit la larve entre ses pinces et s’écria avec gourmandise :

« Lucilia Caesar » !

Fin

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