Résonance…

La semaine dernière, en route pour une destination professionnelle, j’écoutais Boomerang (j’adore !). Pierre Lemaître était l’invité d’Augustin Trapenard pour son livre « Trois jours et une vie ».

J’ai tout aimé de cette interview car ses propos entrent en résonance avec ce que je pense.

Morceaux choisis. Mais si je m’écoutais, je vous mettrais l’intégralité de la rencontre ! cf le site de France Inter pour le postcast.

– « Vous vous faites le chroniqueur d’une petite ville de province en 1999, qui n’est pas simplement un décor… la menace que constitue la fermeture d’une usine pour ses habitants, les fins de mois impossibles, l’inévitable reproduction sociale, ce contexte anxiogène assez injuste… il charge le meurtre que commet votre héros d’une autre dimension, j’ai l’impression.

– Oui je ne voulais pas que le fond social vienne prendre le pas sur l’histoire psychologique, mais en tout cas, ce que j’ai voulu faire en plantant ce décor social et cette province, c’était de montrer que le fait divers est souvent la conséquence d’autre chose, c’est une formidable caisse de résonance ».

Je me souviens avoir dit dans l’évaluation de ma première année de formation à l’écriture que mon désir d’auteur était de mêler étroitement le psychologique et le sociologique. Je reste convaincue que le passage à l’acte meurtrier a ses racines dans l’injustice et l’inégalité sociales. Les politiques publiques, dont je suis un des artisans de par mon métier d’assistante sociale, peinent à réparer les déchirures, hélas.

– « La littérature est une immense machine à décrypter le réel, à comprendre le monde, elle le fait avec quoi… avec l’émotion que l’on essaie de provoquer chez le lecteur… le lecteur, il est pris par des émotions négatives, positives, et c’est l’ensemble de ses émotions qui lui permettent d’appréhender le monde. Je pense que la littérature a une place très importante, elle a la capacité non pas à expliquer le monde mais à donner l’outil qui va permettre au lecteur de s’expliquer le monde dans lequel il est ».

J’aime cette idée de donner des émotions au lecteur pour qu’il s’approprie sa propre explication du monde. En explorant les faces sombres de l’être humain dans mes personnages, ce n’est pas pour que le lecteur adhère à mes propres représentations du crime ou à mes empathies pour les criminels. C’est que les émotions suscitées pour mes personnages lui ouvrent les clefs de sa propre lecture du monde qui l’entoure. Quitte à être en désaccord avec moi.

– Et l’art de la surprise, du retournement de situation, du petit détail qui change tout… à quelles règles obéit pour vous l’écriture d’un roman noir ?

– D’abord c’est d’être clair sur le fond de ce qu’il a à dire, pour que l’histoire ne tourne pas à vide. Là, je veux raconter l’histoire d’un crime d’un innocent… comment on est rattrapé, en quelque sorte en permanence par son destin… et comment quand on n’a pas de juge, on devient son propre bourreau… et de quelle manière on va organiser son expiation. Donc la première idée, c’est de savoir d’abord de quoi on parle et puis après c’est beaucoup de technique… vous savez c’est un peu contreproductif ce que je dis, parce que les lecteurs ont envie de rêver, ils s’imaginent que l’écrivain est touché par une sorte de grâce, qu’il écrit peut-être à la plume d’oie encore, sous le phénomène de l’inspiration, tout ça est très gentil mais y’a d’abord beaucoup de technique.

Le jour où j’ai compris à l’Académie d’Anaël, que l’écriture est aussi une construction, j’en suis sortie toute soulagée. Alors moi aussi, je peux travailler la technique ! et progresser. Les formations d’auteur ouvrent des clefs de compréhension de la narratologie, permettent de travailler sur la caractérisation des personnages, aident au choix d’une histoire forte, autorisent un vrai travail sur son style. Il n’y a pas de honte à ne pas se sentir inspirée par une muse quelconque ! L’essentiel, je le mesure tous les jours, est bien de s’amuser avec la technique. Qui sait, le talent viendra en écrivant ?

– C’est le personnage qui peut guider l’histoire ?

– Non… j’entends rester le patron, je tape du poing sur la table et j’entends que mes personnages m’obéissent… c’est moi qui les ai créés, c’est moi le patron, je ne les laisse pas autonomes, je leur dis exactement ce que je pense qu’ils doivent faire… et s’ils ne s’y plient pas, je les raye de la carte.

Quand j’écoutais certains auteurs dire que le personnage mène la danse dans leur écriture, je me sentais différente et du coup, « moins auteur ». Je me disais pour moi ça ne marche pas comme ça, donc je suis nulle, suis-je encore légitime à poursuivre ? Entendre Pierre Lemaître m’enlève tout scrupule. Parce qu’effectivement, dans ma petite expérience, c’est moi qui décide pour mes personnages !

– C’est quoi un bon personnage ?

– C’est un personnage qui renferme des ambivalences… j’espère que mon personnage d’Antoine va créer chez le lecteur l’envie de le voir puni… mais voir punir quelqu’un que par ailleurs on ne condamne pas. Quand on arrive à organiser cette ambivalence, à la fois que le lecteur veuille quelque chose et sent qu’il ne le veut pas en même temps, alors vous avez réussi à créer quelque chose qui est le doute, et lorsque vous avez créé le doute chez votre lecteur, c’est que votre roman n’est pas trop raté.

J’aime beaucoup cette idée. Dans ma vie professionnelle, en détention, j’ai toujours séparé l’homme et son acte criminel. On peut comprendre le premier et réprouver le second. La sanction a toute sa légitimité. Comprendre n’est pas justifier, comprendre n’est pas excuser. Comprendre, c’est écouter, au-delà de l’horreur des passages à l’acte, les failles de l’enfance, les blessures de l’adolescence, les douleurs de l’adulte. C’est que j’ai envie d’explorer dans mon intentionnalité d’auteur. Provoquer chez le lecteur un déséquilibre qui interroge ses certitudes vives et ses condamnations rapides me paraît un positionnement éthique d’auteur de première importance !

J’espère bien arriver un jour à provoquer ce doute, dont parle Pierre Lemaître.

 

 

2 réflexions sur “Résonance…

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