Pour Bruxelles…

Ci-après ce texte écrit l’année dernière. Hélas, toujours d’actualité. Je le dédie à tous ceux et celles qui partagent la même douleur au-delà de leurs cultures et de leurs différences.

« Mater dolorosa »

Mère gémissante

Fils perdu depuis longtemps

Danse étourdissante

Djamila étreint compulsivement la lanière de son sac. Posé sur les genoux, elle l’enlace et se love autour. C’est tout ce qui lui reste. Assise sur la chaise abîmée, elle se retient de pleurer. Allah l’a abandonnée. Devant la fenêtre, l’insolite palmier darde ses branches vers un ciel implacable. L’ombre du feuillage étale sa grisaille triste.

Zohra a déposé sur la table quelques biscuits et du thé à la menthe. Sous son front ridé, Djamila ferme ses paupières et se laisse étreindre par l’odeur poivrée et sucrée du breuvage. Les volutes de fumée se dispersent lentement de la théière. Debout derrière elle, Zohra ne dit rien, elle a posé la main sur son épaule.

Sur l’écran, le journaliste prépare ses notes. Le jingle du JT de la mi-journée retentit dans le silence. La jeune femme a aussitôt baissé le son. Djamila, perdue dans ses pensées, ne voit pas Rachid mort, emporté dans le fourgon. Il venait d’avoir 20 ans. Elle a assisté, impuissante, à la lente métamorphose de son petit garçon en djihadiste fanatique. Comme son mari lui manque !

Elle soupire, lève les yeux sur le poste. Rome s’apprête à fêter Pâques. La Place Saint-Pierre est envahie de fidèles du monde entier. Ils sont joyeux. Pourquoi son fils n’a-t-il plus jamais souri ? Après l’accident de son père sur le chantier, il s’est fermé, a commencé à fréquenter la mosquée et écouter l’imam vengeur, venu de Londres.

Ils n’avaient plus le même Dieu. Elle a bien tenté à maintes reprises de débattre avec lui, mais l’échange tournait toujours à la dispute. Elle essayait avec patience de calmer son petit garçon, devenu grand et menaçant. Elle égrenait sans se lasser ses arguments de mère et de croyante en un Islam, exempt de haine et de violence.

Rachid tapait des pieds sous la table, poings serrés, il fracassait la vaisselle. Il finissait par se lever et claquer la porte derrière lui. Alors Djamila se resservait un thé à la menthe pour apaiser les cognements sourds de ses veines. Elle murmurait une prière en retenant ses larmes.

Djamila a ouvert son sac. Elle retire doucement les deux verres colorés. Tout étonnée d’avoir pu les emporter. Elle les avait glissés furtivement tandis que le jeune homme regardait ailleurs. Et ici, le cerbère qui l’a accueillie avait finalement souri et hoché la tête.

Zohra regarde avec tendresse la vieille femme. Elle respecte son silence et sa douleur. Discrète, elle s’est assise au bord du lit, ses bras enserrant ses genoux. Dehors, le brouhaha des conversations monte doucement jusqu’à la fenêtre entrebâillée. Elle est triste pour elle.

Djamila a vidé entièrement son sac, rangé ses affaires. Les reflets colorés des deux verres s’alanguissent sur la table de bois. Elle a agrippé le sien de ses doigts gourds et plissés, telle une noyée, sur une planche, dans l’immensité de l’océan. Elle boit, à petites gorgées, le liquide d’ambre brûlant, en se balançant doucement d’avant en arrière.

« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes ». Zohra ne retrouve pas l’auteur, mais se souvient très bien du jour où l’enseignante a écrit ces mots sur le tableau blanc. C’est ça. Djamila est pleine de larmes. Un souffle de vent du Sahara suffirait à les disperser. Zohra a soulevé son menton. Le désert, sous ses yeux, a des couleurs d’or et de rose. La caravane au loin passe dans le silence chaud, près des falaises nues et vibrantes de sable.

Djamila ne bouge pas. Statue tragique dans le confinement ouaté de la pièce. Au-dehors, les gloussements fusent et la blessent. Quand pourra-t-elle à nouveau rire ? Elle se souvient des jours heureux où Rachid, petit garçon, éclatait des fous rires jusqu’aux nuages. Un enfant facile et joueur, le dernier de la fratrie, né à l’automne de ses parents.

A la mort de son père, il avait 12 ans et l’orage adolescent a emporté ses rêves et ses enfantillages. Il est devenu sombre, n’a plus participé avec sa mère aux rencontres interreligieuses entre chrétiens, juifs et musulmans.

Sur l’écran, les cloches balancent allégrement leur battant, mais Zohra n’a toujours pas monté le son. Dans les jardins de la ville, les associations ont organisé une immense chasse à l’œuf pour les enfants. Une petite fille brandit, fièrement, devant la caméra, son panier d’osier enrubanné. Djamila a toujours suivi la coutume. Elle cachait les chocolats dans son appartement et ses enfants émerveillés se bousculaient en riant.

Elle s’est approchée du miroir mité au-dessus du lavabo. Le robinet fêlé goutte sans fin. D’une main tremblante, elle a retiré son voile et lissé ses cheveux. Elle se peigne longuement et les tresse en une natte épaisse. Zohra la suit dans tous ses gestes, elle n’ose pas bouger. Son verre de thé à la main lui brûle le bout des doigts. Elle ne sait pas quoi lui dire, ne sait pas comment la consoler.

L’image de Rachid, affaissé dans la cuisine, s’est figée sur les rétines de Djamila. Elle presse ses poings sur les yeux, impuissante à effacer le sang et la mort. Sur l’écran, Marie-Madeleine regarde, tétanisée, le tombeau ouvert.

Ce matin, Rachid s’est levé de bonne heure. Djamila l’a entendu murmurer doucement sa prière sur le tapis de sa chambre. Elle s’est glissée dans la cuisine préparer le petit-déjeuner. Où allait-il encore ? Rachid a paru contrarié de la voir debout, mais il n’a rien dit. Il a avalé d’un trait son thé à la menthe, refusé les tartines de confiture. Elle lui a demandé où il allait, « ça ne te regarde pas ».

Elle a insisté. Il s’est levé, est repassé par sa chambre attraper un grand sac noir. Elle s’est interposée, « qu’est-ce que tu fais ? ». Elle lui a arraché le sac. Rachid l’a brutalement repoussée en essayant de le lui reprendre. Elle s’est précipitée dans la cuisine en l’ouvrant et a sorti le fusil. Le plan de la synagogue est tombé sur le sol.

Elle l’a regardé, les yeux agrandis d’effroi. Elle a gémi, « mon fils, mon fils ». Rachid, en se jetant sur elle, a saisi l’arme. Mère et fils, dans une danse lente et impuissante, ont tourné autour de la table. Ils ne se sont pas quittés des yeux. Le coup est parti.

Sur l’écran, la Piéta de Michel-Ange éclaire Pâques et la douleur des mères. Djamila s’est mise à pleurer. Zohra a éteint le poste, l’a prise dans ses bras, et son regard s’est perdu sur le mur dans le poster du tableau de Klee, désir de désert pour y perdre ses larmes.

En bas, sous les grillages et les barbelés, la Chef de détention a frappé dans ses mains la fin de la promenade. Les autres détenues remontent à l’étage.

Dans la cellule de Djamila et Zohra, le thé à la menthe tiédit doucement.

Fin


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Citations de Mars 2016

« L’accent circonflexe est l’hirondelle de l’écriture ».

Jules Renard

 

« La crainte de l’adjectif est le commencement du style ».

Paul Claudel

 

« C’est pour n’avoir pas assez réfléchi sur son objet qu’un homme d’esprit se trouve embarrassé et ne sait comment commencer à écrire ».

Buffon

 

« La forme, c’est le fond qui remonte à la surface »

Victor Hugo

 

« L’écriture de polars est pour moi un moyen de véhiculer une émotion brute, une éruption violente de sensations, de peurs d’enfants ».

Franck Thilliez

 

 

Résonance…

La semaine dernière, en route pour une destination professionnelle, j’écoutais Boomerang (j’adore !). Pierre Lemaître était l’invité d’Augustin Trapenard pour son livre « Trois jours et une vie ».

J’ai tout aimé de cette interview car ses propos entrent en résonance avec ce que je pense.

Morceaux choisis. Mais si je m’écoutais, je vous mettrais l’intégralité de la rencontre ! cf le site de France Inter pour le postcast.

– « Vous vous faites le chroniqueur d’une petite ville de province en 1999, qui n’est pas simplement un décor… la menace que constitue la fermeture d’une usine pour ses habitants, les fins de mois impossibles, l’inévitable reproduction sociale, ce contexte anxiogène assez injuste… il charge le meurtre que commet votre héros d’une autre dimension, j’ai l’impression.

– Oui je ne voulais pas que le fond social vienne prendre le pas sur l’histoire psychologique, mais en tout cas, ce que j’ai voulu faire en plantant ce décor social et cette province, c’était de montrer que le fait divers est souvent la conséquence d’autre chose, c’est une formidable caisse de résonance ».

Je me souviens avoir dit dans l’évaluation de ma première année de formation à l’écriture que mon désir d’auteur était de mêler étroitement le psychologique et le sociologique. Je reste convaincue que le passage à l’acte meurtrier a ses racines dans l’injustice et l’inégalité sociales. Les politiques publiques, dont je suis un des artisans de par mon métier d’assistante sociale, peinent à réparer les déchirures, hélas.

– « La littérature est une immense machine à décrypter le réel, à comprendre le monde, elle le fait avec quoi… avec l’émotion que l’on essaie de provoquer chez le lecteur… le lecteur, il est pris par des émotions négatives, positives, et c’est l’ensemble de ses émotions qui lui permettent d’appréhender le monde. Je pense que la littérature a une place très importante, elle a la capacité non pas à expliquer le monde mais à donner l’outil qui va permettre au lecteur de s’expliquer le monde dans lequel il est ».

J’aime cette idée de donner des émotions au lecteur pour qu’il s’approprie sa propre explication du monde. En explorant les faces sombres de l’être humain dans mes personnages, ce n’est pas pour que le lecteur adhère à mes propres représentations du crime ou à mes empathies pour les criminels. C’est que les émotions suscitées pour mes personnages lui ouvrent les clefs de sa propre lecture du monde qui l’entoure. Quitte à être en désaccord avec moi.

– Et l’art de la surprise, du retournement de situation, du petit détail qui change tout… à quelles règles obéit pour vous l’écriture d’un roman noir ?

– D’abord c’est d’être clair sur le fond de ce qu’il a à dire, pour que l’histoire ne tourne pas à vide. Là, je veux raconter l’histoire d’un crime d’un innocent… comment on est rattrapé, en quelque sorte en permanence par son destin… et comment quand on n’a pas de juge, on devient son propre bourreau… et de quelle manière on va organiser son expiation. Donc la première idée, c’est de savoir d’abord de quoi on parle et puis après c’est beaucoup de technique… vous savez c’est un peu contreproductif ce que je dis, parce que les lecteurs ont envie de rêver, ils s’imaginent que l’écrivain est touché par une sorte de grâce, qu’il écrit peut-être à la plume d’oie encore, sous le phénomène de l’inspiration, tout ça est très gentil mais y’a d’abord beaucoup de technique.

Le jour où j’ai compris à l’Académie d’Anaël, que l’écriture est aussi une construction, j’en suis sortie toute soulagée. Alors moi aussi, je peux travailler la technique ! et progresser. Les formations d’auteur ouvrent des clefs de compréhension de la narratologie, permettent de travailler sur la caractérisation des personnages, aident au choix d’une histoire forte, autorisent un vrai travail sur son style. Il n’y a pas de honte à ne pas se sentir inspirée par une muse quelconque ! L’essentiel, je le mesure tous les jours, est bien de s’amuser avec la technique. Qui sait, le talent viendra en écrivant ?

– C’est le personnage qui peut guider l’histoire ?

– Non… j’entends rester le patron, je tape du poing sur la table et j’entends que mes personnages m’obéissent… c’est moi qui les ai créés, c’est moi le patron, je ne les laisse pas autonomes, je leur dis exactement ce que je pense qu’ils doivent faire… et s’ils ne s’y plient pas, je les raye de la carte.

Quand j’écoutais certains auteurs dire que le personnage mène la danse dans leur écriture, je me sentais différente et du coup, « moins auteur ». Je me disais pour moi ça ne marche pas comme ça, donc je suis nulle, suis-je encore légitime à poursuivre ? Entendre Pierre Lemaître m’enlève tout scrupule. Parce qu’effectivement, dans ma petite expérience, c’est moi qui décide pour mes personnages !

– C’est quoi un bon personnage ?

– C’est un personnage qui renferme des ambivalences… j’espère que mon personnage d’Antoine va créer chez le lecteur l’envie de le voir puni… mais voir punir quelqu’un que par ailleurs on ne condamne pas. Quand on arrive à organiser cette ambivalence, à la fois que le lecteur veuille quelque chose et sent qu’il ne le veut pas en même temps, alors vous avez réussi à créer quelque chose qui est le doute, et lorsque vous avez créé le doute chez votre lecteur, c’est que votre roman n’est pas trop raté.

J’aime beaucoup cette idée. Dans ma vie professionnelle, en détention, j’ai toujours séparé l’homme et son acte criminel. On peut comprendre le premier et réprouver le second. La sanction a toute sa légitimité. Comprendre n’est pas justifier, comprendre n’est pas excuser. Comprendre, c’est écouter, au-delà de l’horreur des passages à l’acte, les failles de l’enfance, les blessures de l’adolescence, les douleurs de l’adulte. C’est que j’ai envie d’explorer dans mon intentionnalité d’auteur. Provoquer chez le lecteur un déséquilibre qui interroge ses certitudes vives et ses condamnations rapides me paraît un positionnement éthique d’auteur de première importance !

J’espère bien arriver un jour à provoquer ce doute, dont parle Pierre Lemaître.