Petite malice pour notre ami Marcel P

« Un temps d’Avent»

Longtemps, il s’était aussi levé de bonne heure.

Il savourait les douces journées de son inactivité récente, à l’abri derrière son paravent chinois. « La Recherche » était enfin achevée. Temps pour lui de passer à autre chose. La matinée bien entamée, il se décida à rejeter sa pelisse à col de loutre, paresseusement étalée sur son lit. Il éteignit la lampe dont l’abat-jour de tissu vert éclairait jusque-là ses épais cahiers cartonnés sur lesquels il écrivait. Il aimait en hiver prendre son thé devant la cheminée. Dans l’âtre, les bûches batifolaient étincelantes d’or et de pourpre. Le crépitement rendait Marcel, follement heureux.

Albertine avait mal dormi et se réveillait toute courbaturée, le cou endolori. Elle détestait le mois de décembre, de toujours, du plus loin qu’elle se souvint. La veille de Noël la rendait morose. Elle s’obligea à s’activer, la neurasthénie la guettait de trop près. Par la fenêtre, elle vit Marcel tirer les rideaux de satin bleu. Il ne laissait jamais Madeleine la servante s’en occuper. Il adorait découvrir les surprises du temps. Aujourd’hui, une mince pellicule de givre recouvrait les branches endormies.

Madeleine avait fini de beurrer les tranches de pain de son maître. La confiture d’abricots cette année-là était une merveille. Elle dépassait même le plaisir qu’elle avait pris avec celle de sa grand-mère. Le temps refluait, elle se voyait gamine tremper les biscuits fourrés d’abricot dans le chocolat chaud. Son rêve eut été de devenir pâtissière à Paris. Elle regarda la grande horloge, se dit qu’elle allait se mettre en retard si elle continuait de réveiller le passé.

Marcel posa sa canne, s’emmitoufla sur le sofa dans le plaid. Sur le plateau préparé, de larges tartines l’attendaient. Il se mit à les mordre de bon cœur. Madeleine lui apporta le thé, le versa dans sa tasse de porcelaine blanche. Il lui sourit. Elle était dans la maison depuis si longtemps, ombre familière de ces longues années d’écriture. Le bureau en poirier noirci, enfin au repos, en soupirait d’aise.

Paradoxalement, si Albertine détestait Décembre, elle aimait la neige. Se promener dans la campagne lui procurait beaucoup de joie. Elle posait délicatement ses pas sur le chemin. Elle pouvait parcourir les mille et un creux des sentiers autour du domaine. Parfois, elle s’arrêtait, ramassait une plume ou suspendait le temps pour picorer une baie oubliée par l’hiver. Elle s’abritait sous les aubépines pour échapper à la morsure de la bise. Elle rentrait de ses longues pérégrinations, toujours apaisée.

Marcel se mit à table avec gourmandise. Repas léger. Le réveillon du soir serait gargantuesque. Il avait décidé d’inviter quelques amis, le temps de recréer l’ambiance de la Recherche. Il était un incorrigible nostalgique, il le reconnaissait volontiers. Par la fenêtre, il vit Albertine revenir de sa promenade. Ses yeux malicieux la détaillaient sans honte. Le port de tête altier, les cuisses rebondies, le regard farouche. Il la vit contourner les noisetiers et se perdre vers le jardin d’hiver.

Madeleine vérifiait qu’elle avait tout ce dont elle avait besoin pour ce soir. Elle s’était occupée des entrées dans la matinée ainsi que des desserts, plusieurs desserts, tout le monde n’aime pas la bûche de Noël. Elle était dans les temps. Elle avait aussi suggéré de commander du vrai café italien. Elle descendit à la roseraie. Elle toisa Albertine et lui envoya un sourire goguenard. Près du camélia, quelques fleurs de cattleyas mauves résistaient, qu’elle alla cueillir pour confectionner un centre de table. Maintenant, elle allait s’attaquer au cœur du réveillon et préparer la volaille.

Albertine n’arrivait pas à fermer l’œil pour la sieste. Elle était inquiète. Depuis ce matin, une vague appréhension s’installait peu à peu. Elle frissonnait, sa peau se hérissait par soubresauts intempestifs. Elle se tenait à l’écart, évita la servante dans le jardin. Elle ne pouvait plus la supporter. Aucun désir d’aller jusqu’à Guermantes. La journée s’alanguissait, le soir mettait un temps fou à descendre sur le domaine glacé.

Marcel posa son livre. Il était heureux. La fin de la Recherche lui permettait enfin de retrouver le temps de la lecture. Il pouvait aussi se rendre aux expositions culturelles. Le Musée de la ville venait d’accueillir Vermeer. C’est avec beaucoup d’émotion qu’il alla revoir le fameux petit pan de mur jaune. Ce souvenir l’enchantait. Il se revoyait tout jeune avec son ami Bergotte, tombé presque en pâmoison devant le tableau sublime.

Quand Albertine vit Madeleine approcher, elle comprit le sens de son malaise. Elle essaya de fuir, jetant des cris de tout côté. Elle s’échappa dans la cour de pavés difformes. Elle glissa sur le sol gelé et la servante, triomphante, réussit à la coincer contre le mur de pierre.

Marcel, à la fenêtre, regardait la scène, indifférent. Il était plongé dans la sonate de Vinteuil. Il prit le temps d’écouter les dernières mesures avant de se préparer comme un Duc à accueillir ses amis. La table, de rouge et or, brillait de toute sa splendeur.

L’apéritif au Champagne enivra quelques convives. Les premiers plats réveillèrent les papilles. Le poisson provoqua des exclamations de plaisir.

Madeleine entra fièrement avec Albertine, la dinde de Noël.

Fin

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Montagnes russes…

Il est des jours où on se sent en haut de l’affiche, puis des jours, tout en bas !

Tout en haut. Week-end dernier en formation. Ma structure du roman « A couteaux tirés » est suffisamment en place pour commencer à écrire. Mon personnage principal, Capitaine de police, s’affine dans son caractère et son comportement, je la vois bien fonctionner maintenant. Elle se détache enfin de mon autre héroïne de la série feuilletonnante de nouvelles, elle a une vie propre et singulière. C’est amusant comme dans la spontanéité, je crée toujours la même image ! Seul le travail de distanciation nécessaire à la création permet d’imaginer des identités et comportements différents pour ses personnages. Léa est fragilisée par une épreuve professionnelle mais déterminée à trouver le coupable. Elle a le sens de la famille, des valeurs de partage et d’affection. Elle aime les adolescents fissurés par les coups de la vie, elle voudrait tant les aider à ce qu’ils trouvent leur place et un avenir. Avant le passage à l’écriture, j’aime bien passer du temps avec mes héros  (comme écrivait André Gide, « je suis peuplée »), pour qu’ils soient très présents à l’instant où ils débarquent sous ma plume. Ce qui me permet de les laisser me surprendre ! Quand ils sont trop faibles, ils sont prévisibles et banals, donc moins intéressants. C’est un premier principe que je retiens de mon expérience : bien soigner ses personnages !

Tout en bas. Je trébuche sur la structure de mon recueil de nouvelles. J’ai encore tout rangé dans mon tiroir pour retravailler différemment. En tant que lectrice (ou spectatrice), je déteste les histoires en feuilletons, depuis toujours. Les histoires bouclées me conviennent beaucoup plus. Est-ce pour cela que j’ai du mal à l’écrire ? Je reste persuadée d’avoir assez de matière, ce n’est pas le souci. C’est la construction dramatique en feuilleton qui me pose des problèmes. J’enrage et/ou me décourage de me coltiner ces instants cahotiques. Je ne suis pas mécontente d’expérimenter la formule en formation mais je ne suis pas sûre de renouveler ce type d’écriture plus tard. Pour l’instant, c’est le format de la nouvelle qui me convient le mieux.

Tout en haut. Dans la foulée du week-end, mes deux écrits sont sur Amazon, c’est une vraie joie, et j’ai reçu mes nouvelles cartes de visite à mon nom d’auteur. J’ai l’impression de rejouer des scènes de mon enfance, « et on aurai dit que j’étais la princesse ». Jubilatoire. Aujourd’hui, je joue à être auteur. Construire, ou découvrir, pour de vrai, cette identité d’auteur qui échappe parfois à l’entendement est un parcours à la fois ludique et compliqué. Je passe par des moments de gravité, oui j’ai envie de partager mon univers, j’ai envie de susciter de l’émotion, et des moments de fou rire, non mais quel orgueil de vouloir y prétendre ! Et basta, je continue d’y croire !

Tout en bas. Je vais très rarement à des signatures d’auteur. J’ai décidé de m’y mettre pour me projeter un jour, qui sait ? dans cette posture. Ce soir, dans une médiathèque, un auteur (que j’aime) parle de son livre, parle aussi de ceux des autres. A une question dans la salle sur un livre qu’il n’a pas choisi, il a l’authenticité de dire simplement sans emphase qu’il s’est ennuyé à sa lecture, 100 pages de trop pour lui. Une lectrice intervient aussi sec, « vous aussi, vous avez des longueurs ». Il n’a pas relevé. Mais j’ai eu mal pour lui. J’ai trouvé l’expérience violente. J’ai beau me raisonner, du style, on ne peut pas plaire à tout le monde. Soit, mais est-on obligé de recevoir ça ! Pourquoi est-elle venue ? Elle n’avait qu’à passer son chemin et choisir d’aller au cinéma.

Tout en haut. Tout en bas. Alternativement. C’est sans doute un élément incontournable du métier d’écrire ! A apprivoiser vite fait, bien fait !

Publication : Hip hip hip hourra !

Alors là, je ne résiste pas.

Je suis en avance sur notre rendez-vous du jeudi. Mais j’ai une grande nouvelle à vous annoncer. Mon premier livre de nouvelles « Eclats de rage » est disponible sur Amazon. En édition numérique pour commencer mais je prévois la version papier pour le début de l’année.

Grand moment de joie. J’espère que mes ados et leur trajectoire funeste vont vous plaire et trouver leurs lecteurs. Ils continuent parfois de me rendre visite alors que les personnages de mes écrits à venir prennent de plus en plus de place. C’est curieux cette sensation de les voir s’éloigner tout en étant là dès que ma pensée les ranime.

Ils vont désormais se promener dans votre tête et celle de mes futurs lecteurs, donner de la joie ou de la tristesse, de la peur ou de la colère, provoquer, je l’espère, de l’émotion ! J’ai hâte de savoir comment ils vont être reçus. Si ma plume va séduire… On sait bien rationnellement qu’on ne peut pas plaire à tout le monde, qu’il faut trouver son lectorat singulier, celui qui est inconditionnel ! Mais pour être moi-même fan de nombreux écrivains de polar, qui aime bien châtie bien, aussi !

Ce renversement de posture n’est pas sans vertige. Saurai-je recevoir les critiques, les bonnes comme les mauvaises ? La famille et l’Académie sont déjà une source d’expérience. Cependant, devant vous, devant l’inconnu(e) qui va découvrir mes textes et m’envoyer un commentaire, comment vais-je me situer ?

Je découvre avec surprise et appréhension cette première expérience de la publication. Ecrire pour soi n’a rien à voir avec la décision d’écrire pour être lue ! Donner à voir mes textes ne me dérange pas. C’est recevoir un retour que je n’ai pas encore expérimenté !

Je vous raconterai plus tard…

Lire, lire, lire encore…

Hier soir, La Grande Librairie proclamait les résultats de son enquête : quel est le livre qui a changé votre vie ? 5500 réponses. C’est incroyable !

La palmarès est le suivant. Les livres les plus cités : 1. Le Petit Prince.  2. L’étranger.  3. Voyage au bout de la nuit. 4. L’écume des jours. 5. A la recherche du temps perdu. 6. Le grand Meaulnes. 7. L’alchimiste. 8. Belle du Seigneur. 9. Cent ans de solitude. 10. Les fleurs du mal. 11. La peste. 12. Harry Potter. 13. 1984. 14. Le monde selon Garp. 15. Crimes et châtiments. 16. Le Seigneur des Anneaux. 17. Le Parfum. 18. Le journal d’Anne Frank. 19. Madame Bovary. 20. Les Misérables. Et je ne résiste pas à vous donner le vingt-et-unième que j’adore : Antigone de Jean Anouilh. Allez lire les commentaires sur le site de l’émission. C’est un régal ! Sur ces 21, j’en ai lu 16. Mais j’ai choisi pour mon vote « Fureur et Mystère » de René Char, un poète. Ma passion. Toute son œuvre à la Pleïade est sur ma table de chevet.

Chaque empreinte est différente. Soit le message de l’auteur, soit le style, soit l’histoire, soit l’atmosphère, soit le personnage… Oser dire ce que lire m’a donné me semble une effraction insoutenable. Longtemps, les livres, oui, les livres, indistinctement, ont participé à ma survie. Le refuge, gamine, des après-midi entières, où ma tante s’inquiétait de ne jamais me voir sortir et jouer comme tout le monde, puis adolescente, des soirées entières, à chercher la quête du sens de la vie, enfin des nuits entières, jeune adulte, à me sauver de l’engloutissement du néant. Les livres, planche de salut !

Puis, j’ai cessé de lire de la littérature blanche. Je voulais vivre par moi-même, cesser de me réfugier dans les héros de mes livres, oui, de mes livres, toujours indistinctement. Cette fois, j’allais devenir l’héroïne de ma propre vie ! Enfin ! Et ça a marché ! Quitter les livres, c’est aussi, paradoxalement, accepter d’écrire les pages de sa propre histoire.

Je me suis mise à lire de la littérature noire et policière, exclusivement. Elle aborde la question du sens. Sens de la vie, de la mort et de l’amour. Questions énigmatiques auxquelles chacun a sa réponse singulière. J’écris pour, à mon tour, creuser ce sillon de l’incompréhensible questionnement de l’aventure humaine.

Depuis peu, je recommence à lire de la littérature blanche. J’ai changé mon rapport à la lecture.

Mais je remarque surtout, depuis mon embarquement dans l’Académie d’Anaël Verdier, je n’ai plus le temps de lire !!!

Rendez-vous…

Des écrivains de langue anglaise émaillent parfois leur texte de ce doux mot de « rendez-vous » en français. C’est que l’expression a beaucoup de charme.

Je commence à vraiment prendre du plaisir à nos rendez-vous hebdomadaires sur mon blog. Je sais que mon lectorat est pour l’instant essentiellement imaginaire ! Je m’entraîne, rappelez-vous, avant de me lancer dans l’annonce de son ouverture. Mes premiers abonnés ont le privilège ou l’inconvénient, au choix, d’être mes cobayes ! Ce que je vérifie, c’est que je peux trouver des sujets. Je ne suis pas toujours assidue au jeudi comme souhaité mais il est possible d’écrire un article par semaine !

Rendez-vous aussi avec mon stylo et ma souris. Ca y est ! Le séquencier de mon roman « A couteaux tirés » est achevé. Je commence à écrire la première version. Ah l’ivresse des premières pages, la rencontre de chair et de papier des premiers pas de mes personnages. Ils tourneboulent dans ma tête depuis longtemps, et les voilà en action, ou toute en émotion. Je leur donnerai chaque jour… rendez-vous pour poursuivre le voyage. Je vous livre ici le début (provisoire). J’espère que cela vous donnera envie de lire la suite !

« Février traîne son ennui. Léa déteste le mois de février. Depuis longtemps, depuis toujours. Petite, elle se recroquevillait sous son édredon rouge et ne voulait jamais se lever. Sa mère finissait par la tirer du lit à coups de pantoufles. Aujourd’hui, elle s’enfouit sous sa couette, évite de regarder par la fenêtre la grisaille ouatée du jour. Elle dort sans fermer les volets. Sa chambre à Grenoble donnait sur le cirque des montagnes. Qu’est-ce qu’elle donnerait pour y être encore ! Grandir est une malédiction dont on ne se remet jamais ! »

Rendez-vous aussi avec Anaël. Mes relations vis-à-vis de la technique et l’informatique ne vont pas, hélas, en s’arrangeant. Et devinez quoi, je l’ai en partie gâché, ayant oublié mes innombrables identifiants et mots de passe !  Ce n’est pas encore aujourd’hui que je vous annonce la publication officielle de mon recueil de nouvelles et de mon guide touristique. Je ne m’énerve pas, je ne stresse pas. Assumer ses actes manqués ? J’assume !!

Vendredi prochain, nouveau rendez-vous… technique !

Vertige…

Je vous envoie mon billet de … jeudi dernier. Je suis en retard. Cette régularité de métronome me grince dans les rouages, mais bon, quand on s’engage…

Mais j’ai une bonne raison ! J’ai découvert mon premier abonné inconnu, en l’occurence, une abonnée. Que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam. Je suis tétanisée. Jusque là, deux personnes proches sont abonnées à mon blog. Car j’ai d’abord décidé de « m’entraîner ». Il me faut un peu de temps pour m’habituer à l’exercice. Je me suis fixée la fin de l’année pour informer mes cercles sociaux de son existence… ou le début de l’année prochaine, peut-être ?

Je suis allée lire le blog de mon inconnue, en visiteuse furtive et envieuse. Je crois bien avoir loupé la manip de m’abonner en retour, car la technique et moi depuis que je suis née, ça fait trois !!! Si j’étais riche, je me paierais un webmaster.

J’aime bien ce qu’elle écrit, et tout d’un coup, je me demande si je serai à la hauteur de la tâche. Mille questions, mille vertiges. J’en ai le clavier tout retourné ! La souris frémit de ses moustaches virtuelles.

Cool ! Se faire confiance et plaisir avant tout. Ne pas se torturer outre mesure les méninges, la vie s’en charge déjà bien comme ça. Apprivoiser le vertige, accepter ce lectorat censé se construire au fur et à mesure de l’expérience. Donner à voir ses doutes et ses douleurs, ses surprises et ses joies.

L’écriture est un privilège, le temps d’écrire un cadeau. Perpétuellement renouvelés.

Partager ces moments avec d’autres, c’est un autre cadeau.