« Visée à haute tension »

Octobre 2012. Concours de nouvelles littéraires. A partir d’une photo. 62223 ANZIN-SAINT-AUBIN. Texte sélectionné aux côtés des primés.

Le temps incertain égrène sur un ciel bleu pâle quelques traînées grisâtres. L’après-midi s’avance peu à peu sans coup férir. Solitude sereine dans le froid du Nord.

Je suis sorti pour quelques clichés. Le lourd matériel pend à mon épaule. J’ai toujours aimé l’hiver et ses premières neiges emportant la poussière des arbres d’automne.

Je rentre de Syrie. Je me ressource sur ma terre natale. La neige apaise toujours mes couleurs d’horreur que je ramène dans mes bagages.

Que font-ils dans le champ ? Je les aperçois depuis la fenêtre. Deux hommes et une femme. Elle se tient en retrait. Un homme pointe son bras vers l’horizon. Que peut-il bien montrer ? à part des lignes à haute tension, il n’y a pas grand-chose par là.

Je prends un cliché. Le contre-jour est superbe. Le trio se détache nettement sur l’amoncellement de nuages blancs. La neige est écarlate de blancheur au premier plan. La route cicatrise dans la froidure du ciel.

Je suis entré prendre un kawa. De toutes mes pérégrinations internationales comme photographe, c’est encore ce café que je préfère. Presque caché par la pente, que seuls les habitués fréquentent.

Il a l’odeur de mon adolescence. Avec les copains, dans nos virées à vélo, nous nous arrêtions souvent, alors que l’on se prenait pour les champions des pavés du Nord. Le taulier est le même, juste un peu plus blanc, juste un peu plus vouté.

Il fermait les yeux sur notre âge. Nous commandions une bière. Une seule, avant de repartir tutoyer nos rêves.

Comment sont-ils arrivés là ? Je ne vois pas de voiture. Où peuvent-ils bien aller ? Le prochain village est éloigné. C’est le seul café à la ronde dans un rayon de 10 km.

De plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été curieux. Curieux des gens, curieux des choses. Pour ma grand-mère, c’était un vrai défaut qui allait me jouer des tours. Tandis que pour mon grand-père, c’était une vraie qualité, qui allait m’ouvrir des portes.

Ainsi ai-je toujours vu la vie avec eux en noir et blanc et compris très tôt que la réalité est bien plus compliquée que les certitudes de mes grands-parents ! C’est grâce à eux que je suis devenu reporter photographe. Interroger la vie depuis mon objectif pour m’approcher du réel. Comprendre le monde dans la visée de mes doutes pour éclairer les comportements.

Ils ont fini par rejoindre la route. Je les vois hésiter. La femme a l’air d’insister, un des hommes s’agite. C’est l’autre qui prend l’initiative de descendre. Elle a poussé la porte du café, dit brièvement bonjour avant de s’installer près de l’autre fenêtre.

Je l’ai dans mon champ de vision. Elle n’a pas desserré les dents depuis qu’elle est entrée, ignore ostensiblement les deux hommes assis en face d’elle.

Il y a de l’orage dans l’air, mais de l’orage glacé, concassé au fond des verres, pilé, tranché. Est-elle épouse de l’un, amante de l’autre ? Il ne semble y avoir aucune intimité entre ces trois là.

Comme dirait notre ami Thierry, ils ne partiront pas en vacances ensemble !

J’ai demandé un autre café et m’attarde. L’un a sorti une carte topographique de sa poche, s’est penché vers ses compagnons, semble vouloir les convaincre. Elle a soupiré, dit quelques mots avec véhémence. L’autre homme s’est levé. S’approchant du comptoir, il a demandé s’il pouvait téléphoner.

A l’heure du portable, c’est étonnant ! Qu’aucun des trois n’en ait un, encore davantage. Ce trio m’intrigue. Dans un flash, je me suis revu pour mon reportage à Mexico, où les malfrats évitaient soigneusement de se munir de portable.

Ce rapprochement m’amuse, nous sommes dans la campagne, à mille lieux des violences citadines, il fait bon vivre ici. Même si la pauvreté a encore augmenté ces dernières années. L’agonie du bassin minier saigne encore dans les veines des gens.

Dans le quart d’heure qui a suivi, une voiture s’est garée. C’est une femme qui les a rejoints. Une boule d’énergie, faite de colère et d’effroi. Oui elle a peur, je peux sentir depuis ma table cette odeur caractéristique qui ne me quitte pas dans les points chauds du globe.

Ils rejoignent le véhicule. D’un bond, je me lève, prétexte une entorse pour emprunter le scooter du taulier.

Ils sont partis sur la gauche, j’aperçois de l’autre côté du champ, une voiture. Elle doit être en panne. Ils prennent effectivement leurs affaires. Je fais semblant de trifouiller mon scooter et ne les quitte pas des yeux.

Ils me dépassent et je les suis. J’en profite pour les flasher à nouveau.

Ils ralentissent, se garent sur le bas-côté et descendent. Ils ont l’air de se disputer. Les corps sont tendus, et les lèvres pincées, les gestes saccadés.

Pour éviter d’être repéré, je m’enfonce dans le petit bois qui jouxte la route. Les broussailles sont suffisamment fournies pour un abri.

L’homme ouvrant à nouveau sa carte topographique désigne de la main la direction du pylône à haute tension. Manifestement, il veut s’en approcher, l’autre homme hésite, regarde autour de lui, les femmes immobiles se sont tues.

Il a ouvert le coffre et sorti une barre à mines. Je n’en mène pas large. J’hésite à appeler les flics. En attendant de prendre une décision, je fais ce que je sais faire de mieux, des photos. Je zoome sur les visages.

L’air s’est brusquement refroidi. La neige s’égoutte des branches gelées, les ronces me piquent les mains. Une légère brume est en train d’envahir le petit bois tandis que l’obscurité de la fin de journée s’avance. Les loups et les chiens ne vont pas tarder à hurler.

Il s’est attaqué au caisson du pied du pylône. La tension est palpable dans les attitudes. Personne ne parle. Il dégage deux sacs de toile. Et là, je me rappelle, l’attaque de la bijouterie.

Je sors mon portable. Pas eu le temps. Un coup de feu a jailli. Mon matériel vole en éclats. Nouveau coup de feu ! Jamais blessé en reportage, je vais mourir chez moi !!

Le lendemain, le taulier a ouvert le journal. Le promeneur qui a trouvé le photographe l’a entendu prononcer quelques mots avant de sombrer dans le coma : « c’est ma grand-mère qui avait… ».

Fin

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