« Une minute et demie »

Octobre 2007. Concours littéraire de « La Dame des Aulnes », Kliho, 64480 HALSOU. Catégorie Nouvelles. Thème libre. Prix du Parchemin d’Argent.

– I

            Lorsque Lydia Meunier sortit du Service Départemental de Réinsertion, installé dans le Palais de Justice, il faisait nuit noire. Seule, brillait la lumière du bureau du Directeur Elle évita de lui dire au revoir. La journée avait été difficile. Elle était fatiguée de tous ses entretiens avec des délinquants de plus en plus paumés, pour lesquels les solutions diminuaient comme une peau de chagrin en ces temps de récession. Le travail social n’était plus à la fête; il fallait gérer l’exclusion avec des bouts de chandelle. Tonnerre et éclairs se firent entendre et voir, alors qu’elle remontait vivement la rue jusqu’à sa voiture. Elle détestait ce mois de mauvais temps qui rendait la ville moche et glauque. Il semblait que le pire ne pouvait arriver que ces jours-là. Malgré la circulation et de mauvais essuie-glaces, elle roula vite sur les boulevards bordelais pour retrouver sa couette et son polar.

            La dernière greffière quitta l’étage. La Procureure de la République Denise Courbin achevait de rédiger son rapport annuel, dans l’attente de l’Inspecteur. Elle lui dit à peine au revoir, elle était soucieuse depuis quelques temps, envahie par un vague malaise dont elle ne parvenait pas à se débarrasser. Paris et ses étourdissements lui manquaient. L’atmosphère du Palais de Justice empestait d’ambitions idiotes, de conflits mesquins, de rumeurs malveillantes. Elle s’isolait de plus en plus et sentait grandir l’ostracisme de ses collègues. Il faut dire que ses frasques amoureuses, ses parties de tennis sur le temps de travail et son côté je-m’en-foutiste indignaient cette bourgeoisie bien pensante. Elle se mit à rire, cela lui était complètement égal.

            Aujourd’hui, l’Inspecteur Emile Brousse était plutôt de bonne humeur; pas de cadavres depuis plusieurs jours, des affaires de routine comme il les aime quand il pleut trop pour sortir. Soudain, il bondit sur ses pieds. Il avait failli oublier son rendez-vous avec la Procureure de la République. Il se hâta vers le Palais de Justice. Courbant le visage sous sa casquette pour éviter le déluge, il ne vit pas que sur la façade ouest, seule, brillait la lumière du bureau du Directeur. Il croisa l’assistante sociale qui se débattait sous son parapluie; un joli brin de fille. Dommage qu’il se sentît si vieux. Ils travaillèrent tard; il en avait l’habitude. C’est sa femme qui râlerait encore, vouant le procureur aux gémonies. Depuis qu’il avait découvert l’expression dans ses mots croisés quotidiens, il la mettait à toutes les sauces; ce qui faisait bien rire les collègues du bureau.

            Maître Roland de Charvy ne décollait pas du Café. Après les audiences, il adorait se retrouver là dans le brouhaha chaleureux des tintements de verre. Déjà grisé par ses demis, il s’endormait à moitié, mais fit des projets pour la soirée. Laquelle appellerait-il ? Il se décida pour Gina; oui décidément, il avait envie de soleil, son accent ferait oublier la grisaille de février et il avait bien besoin de son babillage incessant.  En démarrant, il jeta un œil au Palais de Justice. Seule brillait la lumière du bureau du Directeur. Il n’aimait pas y penser; il était l’avocat de sa femme dans la procédure de divorce et ses insinuations lors des convocations devant le Juge aux Affaires Familiales n’étaient pas pour lui plaire.

            Michel Vannier sortit comme un fou du Service Départemental de Réinsertion et se mit à déchirer son bulletin de sortie carcéral. C’est à peine s’il prit conscience des rideaux de pluie qui labouraient son visage. Il n’était pas très fier d’avoir insulté l’assistante sociale. Elle n’y était pour rien, si la commission de finances avait refusé l’octroi d’un secours. C’était sûrement la faute du Directeur qui avait dû mettre son veto. Il se précipita vers le Café pour fuir les trombes d’eau et vit sortir l’avocat. En jetant en l’air les morceaux de papier, il vit que, seule, brillait la lumière du bureau du Directeur.

            Cette réunion au Palais de Justice l’avait épuisé. Il tardait au Directeur de la Maison d’Arrêt, Paul Dupuy, de rentrer dans ses murs. S’il avait pu s’en passer, il serait resté confortablement dans son bureau, ou alors aurait promené sa courte silhouette dans les coursives. Rien ne le terrifiait davantage que ces rencontres où des huiles péroraient à n’en plus finir sur les rouages de l’insertion et la prévention de la récidive. Seul le concret le stimulait; ses synapses se fermaient au premier effort de conceptualisation. Après la réunion, il s’était attardé avec la Procureure soucieuse de connaître les conditions de détention des “very important persons”, qui honoraient de leur présence les cellules de la coursive Sud. Ses derniers cheveux en blanchissaient de soucis. Il préférait de loin de bons vieux truands qui, hélas, étaient en voie de disparition. Ce n’était pas un petit voyou comme Vannier, qu’il apercevait derrière la vitre au comptoir du Café, qui démontrerait le contraire. Le parapluie lui cacha une partie du Palais. Il ne vit pas que, seule, brillait la lumière du bureau du Directeur.

– II –

            C’est la secrétaire, intriguée par la porte entrouverte et la lumière allumée, qui le découvrit. Elle poussa un cri. La tasse de café renversée signait le drame. Quelques cristaux d’acide cyanhydrique parsemaient encore le bureau. Le Directeur s’était affaissé dans son fauteuil, sa chemise à peine dérangée par les soubresauts du poison. Quelques feuilles éparses avaient glissé sur le sol. Une minute et demie pour mourir. Ses lèvres bleues et crispées, légèrement entrouvertes, dessinaient le pourtour de la Méditerranée.

            La Commissaire Maud Deschamps se mordait les doigts. Pas un indice ne la mettait sur la moindre piste. Ne restaient que des faisceaux de haine qui convergeaient vers la victime. Démêler les fils prendrait du temps. Restaient, sur sa liste, six suspects. Mâchouillant son crayon, elle la relut pour la énième fois :

            Lydia Meunier, assistante sociale : ses relations avec la victime s’étaient rapidement dégradées. Elle le haïssait et ne s’en cachait même pas. Sous ses airs narquois et faussement nonchalants, se cachait une forte personnalité. Elle aurait eu le cran nécessaire pour préparer et perpétrer le meurtre.

            Michel Vannier, profession délinquant : il le connaissait bien aussi, depuis des années. Il lui en voulait beaucoup de ses échecs. C’était sa faute s’il ne s’en sortait pas et repiquait toujours à l’ombre. La vengeance est une raison plus que suffisante pour assassiner quelqu’un.

            Maître Roland de Charvy, avocat : il relevait d’un milieu interlope. Sa réputation n’était plus à faire. Son Cabinet rencontrait des difficultés, il redoutait franchement le Directeur et ses découvertes. La peur du scandale pouvait amener ce dandy au passage à l’acte.

            Paul Dupuy, directeur de la Maison d’Arrêt : il le craignait car il s’immisçait de plus en plus dans les affaires intérieures de la détention. Dans les interrogatoires, il se tassait, effrayé, sur sa chaise; plus rien de la superbe qu’il trimballait derrière ses grilles. Il avait des choses à cacher et la Commissaire savourait d’avance la joie de les découvrir.

            Emile Brousse, Inspecteur : suspect plus étonnant, et pourtant, il reconnaissait qu’il ne pouvait pas supporter le Directeur. Celui-ci avait témoigné dans une enquête contre ses méthodes douteuses d’investigation.

            Denise Courbin, Procureure : elle avait hésité à l’inscrire sur sa liste. Toujours difficile de soupçonner un magistrat… ! Mais ce jour-là, elle avait été aperçue au Service où elle ne mettait jamais les pieds, et une lettre anonyme l’avait dénoncée comme l’amante du Directeur.

– III –

            Lydia Meunier soupira bien fort sous sa couette. Elle s’étonnait de n’être pas plus chagrinée que ça. Elle ressentait au contraire un fonds d’allégresse dont elle se repentait aussitôt. Au début, ils s’entendaient plutôt bien, et peu à peu, les circonstances les avaient éloignés, tant l’autre prenait “la grosse tête” en voyant ses responsabilités accroître. Ils ne se parlaient plus que pour des questions de travail. Et encore, lorsque c’était vraiment indispensable. Elle vouait aux nues l’inventeur du bloc-notes autocollant ! Mais, de là, à l’assassiner…

            La Procureure Denise Courbin rentra chez elle avec soulagement. Elle dégrafa sa jupe, s’allongea sur le canapé et mit en sourdine la radio. Cette liaison n’avait que trop duré. Elle commençait à se lasser du Directeur. Ce qui la rendait furieuse, c’était d’apparaître sur la liste de la Commissaire. Comment avait-elle su qu’il était son amant ? Heureusement, elle semblait ignorer qu’elle avait décidé de le quitter. Il l’aurait mal pris bien sûr. Homme de tête au travail, mais cœur de midinette à la maison. Elle détestait les séparations larmoyantes. Seules les ruptures rapides lui convenaient. Sa mort l’arrangeait bien au fond.

            Il était de notoriété publique que l’Inspecteur Emile Brousse détestait le Directeur. Retirant son béret, il se laissa lourdement tomber dans le fauteuil. Tout en rallumant son cigare, il fulminait de se retrouver dans les petits papiers de la Commissaire. Du poison, c’est une arme de femme ! Pas du tout son genre. Oh! en rêve, il l’avait assassiné un nombre incalculable de fois. Mais avec son arme de service.

            Maître Roland de Charvy sortit de sa douche et s’effondra sur son lit. Le doux et coûteux peignoir ne le rassérénait guère. Ah, si Gina avait su mentir sur son heure d’arrivée, il serait tranquille aujourd’hui. Il n’aurait jamais dû accepter de défendre l’épouse; il l’aurait sans doute laissé tranquille. Mais il avait besoin d’argent honnête et ces affaires-là devenaient rares. Ah, le poison lui aurait effectivement convenu. C’était propre, sa chemise n’en aurait pas souffert.

            Il fit le clown, mais Michel Vannier n’en menait pas large. La trentaine bien sonnée, il narguait la Commissaire, étalait devant elle toutes les bonnes raisons pour se débarrasser du Directeur, tout en niant farouchement en être l’auteur. A l’appui de sa version, au risque d’être mis en examen pour port d’arme, il montrait un long coutelas qu’il promenait toujours sur lui. Le poison, pas son truc non plus. Mais il était suffisamment rusé pour justement l’utiliser, pensait la Commissaire. Il espérait peut-être trouver de l’argent dans le coffre du Service.

            Le directeur de la Maison d’Arrêt faillit s’étrangler en apprenant qu’il rejoignait le groupe de tête des suspects. Il ne décolérait pas. Il ne sortait même plus de son bureau, tant les sourires ironiques des détenus et des surveillants, qui le suivaient dans les coursives, le rendaient furieux. La Commissaire n’avait pas tardé à découvrir un mobile possible. En détention, bouche cousue, mais les sortants de prison lui en avaient appris de belles sur ses pratiques, relayés par quelques syndicalistes républicains du personnel de surveillance, qui tenaient à garder l’anonymat. Le Directeur du Service Départemental de Réinsertion avait bien fait les choses et tenait, sur son compte, des notes explosives. Ce qui étonnait la Commissaire, c’était le moyen. Le poison ! mais Paul Dupuy était au Palais ce jour-là.

– IV –

            Le Directeur se réveilla avec un puissant mal de tête, surpris et confus d’avoir rêvé une pareille histoire. Il ne se voyait pas du tout, mais alors pas du tout, en cadavre idéal. Il s’indignait d’avoir rêvé de sa femme; elle encombrait même son sommeil ! Il était furieux qu’elle menât l’enquête dans son cauchemar, alors qu’elle aurait pu être un assassin tout à fait crédible, tant elle avait hâte d’être débarrassée de lui. Sa fonction de Commissaire la conduisait à être tout le temps fourrée au Palais de Justice et elle connaissait bien le chemin du Service des Scellés ! Il se demanda lequel il aurait aimé choisir comme son assassin.

            Lydia Meunier était une pimbêche cynique et intolérante qu’il ne supportait plus depuis belle lurette. La Procureure Denise Courbin, qui, dans son rêve, se lassait de lui, était loin d’imaginer qu’il envisageait aussi de mettre fin à leur ridicule histoire, née d’un divorce qui se passait mal. L’inspecteur Emile Brousse était un parfait imbécile, personnage de second degré de série B, qui maniait ses poings et ses indics plus que ses petites cellules grises. Pourquoi Michel Vannier? Il apparaissait inutile dans ce scénario. Il avait un petit faible pour ses habitués du Service et le voyait mal embarqué dans une histoire de meurtre. Maître Roland de Charvy, par contre, avait sa préférence. Un vieux beau qui bafouait les plus élémentaires principes de la déontologie et fréquentait les plus beaux rapaces de la place publique.  Mais il ne voyait pas en quoi sa mort l’aurait sauvé; il était trop tard. Il en riait malicieusement, tout en prenant sa douche. Quant à Paul Dupuy, il le trouvait bien trop lâche pour accomplir lui-même le meurtre. Et puis tant qu’à être assassiné, cela l’eût contrarié de l’être par un directeur de Maison d’Arrêt !

            Il s’habilla en hâte, prit une aspirine contre son mal de tête et chantonna dans sa voiture jusqu’à l’arrivée au Palais de Justice. Il riait de rechercher son coupable et entra dans son bureau de fort bonne humeur.

            Une tasse de café noir l’attendait. Quelques cristaux parsemaient le sous-main. Il l’aimait bien sucré.

            Il trempa dans le breuvage ses lèvres encore roses.

            Pour une minute et demie.

Fin

 

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