« E pericoloso sporgersi »

Juin 2013. Concours de nouvelles policières. Sous la présidence de Danièle Thiery. Thème : les trains du mystère. 95550 Bessancourt. 3ème prix.

Janvier 1943

            A Miramas, la Cité Capitaine se préparait aux angoisses de la nuit. Celle-ci s’avançait dans le brouillard blafard des lampes falotes. Au loin, la gare de triage apaisait peu à peu ses bruits et ses mouvements.

L’épouse du Chef de gare se hâtait de fermer les volets car le froid commençait à s’infiltrer dans les vitres disjointes. Elle était fatiguée. De longues heures devant la boucherie avec ses tickets de rationnement étaient venues à bout de sa dernière énergie.

Deux adolescents, cartables sur le dos, couraient vers la passerelle qui les amènerait en centre ville. La sirène se mit à hurler le couvre-feu lorsque la colonne des soldats tourna au coin de la rue.

Janvier 1978

Honoré, d’un pas lourd et fatigué, se recroqueville dans son manteau. Tout en marchant vers sa machine, il se roule maladroitement une cigarette, doigts engourdis de lassitude. La belle gitane lui sourit de toute sa silhouette menue. Il essaie de se réchauffer en pensant à sa femme Marie et ses filles.

C’est un enfant qui a découvert le corps, gisant sur les cailloux du ballast, en pleine campagne vauclusienne. Une femme d’une cinquantaine d’années, retombée sur le dos après avoir roulé sur les pierres, visage marbré par la chute. La lame a pénétré très loin sous l’omoplate. Les yeux agrandis d’effroi et d’incompréhension se figent sur le voltage de la voie.

De taille moyenne, elle porte une robe étroite dont la ceinture étreint la taille fine. Un talon s’est brisé, les bas sont déchirés. Elle est encore belle car les années passées la marquent à peine. Elle a été balancée dans le vide par la fenêtre.

« E pericoloso sporgersi » songe le Commandant Clara Iperti. Elle fredonne la chanson de Claude Nougaro. Honoré n’en revient pas. C’est dans son train que le drame est survenu. Il le prend comme une offense personnelle. Il ne cesse d’en parler à son collègue et ami Léon, le contrôleur.

Janvier 1943

            Il entendait avec une netteté effrayante le bruit des bottes sur les pavés de la Place de la Gare. Roulé en boule dans les draps glacés de son lit, il claquait des dents et avait du mal à s’endormir.

Les volets que fermait sa mère étaient un rempart dérisoire contre le froid de la nuit et le froid de la peur. Aujourd’hui encore, le bruit des bottes résonne au creux de son estomac comme un refrain lancinant qui lui gèle les tempes dans des migraines insupportables.

Plus tard, il entendait son père rentrer à pas de loup. Il ne respectait pas les consignes. Le fils ressentait l’effroi impatient de sa mère, sans bien comprendre ce qui se passait.

Janvier 1978

Le Commandant a fini par identifier le cadavre : Rose Fortuné née Boulet, le 02 novembre 1919, à Marseille, commerçante.

Son mari René vit dans les Alpilles, tient l’épicerie du village et n’a pas signalé sa disparition. Elle partait voir sa mère à Orange pour une quinzaine de jours. Celle-ci non plus n’a rien dit car la mémoire a flanché depuis longtemps. Elle ne reconnaît plus sa fille, ni le temps qui passe encore.

Il est effondré, ne comprend pas, balbutie qu’elle n’avait pas beaucoup d’argent sur elle, qu’ils ne sont pas riches de toute façon. Clara Iperti lui fait remarquer que le mobile n’est pas le vol, le sac est resté intact dans le compartiment où l’a trouvé l’agent de service du nettoyage. Elle n’a aucune piste pour l’instant. L’enquête de voisinage n’a rien donné. Couple sans histoire, arrivé après-guerre, ils ont racheté le fonds à la veuve Jussian.

Janvier 1943

            Il entendait ses parents chuchoter dans la chambre à côté. Sa mère montait parfois le ton, se mettait à pleurer, le suppliant d’arrêter. D’arrêter quoi ? L’enfant a compris, bien plus tard, bien trop tard, de quelles activités étaient faites les nuits de son père. « Résistance n’est qu’espérance » écrira le poète René Char dans les champs troubles du maquis.

Mais lui, au fond de son lit glacé, il n’espérait rien. La peur le paralysait. Il détestait entendre ses parents se déchirer. Les mains crispées sur les oreilles, il essayait de se chanter la berceuse préférée de sa mère pour couvrir la dispute, « Nona, bressa, lou pitchoun devessa, lou pitchoun voù pas durmi… ».

En ce temps-là, il ne comprenait pas pourquoi ses camarades d’école disparaissaient, pourquoi les voies explosaient et les Allemands s’énervaient.

Avril 1978

C’est un agriculteur qui découvre le second corps, poignardé sous l’omoplate, sans doute avec la même lame, et jeté aussi par la fenêtre. Cette fois du côté de Nice.

Le Capitaine Aimé Lagarde a invité Clara Iperti à le rejoindre. Elle est descendue avec les maigres éléments de la première enquête. Honoré s’est plaint d’être, une fois encore, le conducteur du train maudit et Léon ne sait plus comment le réconforter.

Le cadavre est un homme d’une soixantaine d’années, agent de sécurité dans un grand magasin. Il allait prendre sa retraite à la fin de l’année. Divorcé, deux enfants, et sans histoire.

Le Commandant soupire. Son collègue fredonne la chanson de Reggiani « pericoloso sporgersi ». Un mort sans histoire, cela n’existe pas. Et deux encore moins. Pas davantage d’indices cette fois non plus. Ses affaires sont aussi restées dans le train.

Les deux policiers sont perplexes. Devant le panneau où s’étalent les photos des scènes de crime, ils font les cent pas, tentent de trouver le fil rouge commun aux deux passés.

Mars 1943

            L’aube l’avait surpris, tremblant sous son édredon. Il s’éveillait à peine, de grands coups et cris sur le perron l’avaient jeté à terre. Sa mère l’avait prévenu. Cela pouvait arriver à tout instant. Elle lui avait fait répéter sans relâche ce qu’il devait alors faire.

Il avait rejoint le grenier par le vasistas caché par le rideau épais. Une armoire à double fond était conçue pour l’accueillir. Il entendit son père hurler lorsque les bâtons le frappèrent, sa mère hurler en s’agrippant à lui.

Il y eut de la vaisselle cassée, des meubles renversés. Il se tenait, larme aux yeux, dans l’ombre sombre du bois, s’empêchant de hurler à son tour.

Ils avaient fouillé toute la maison parce que la version de l’enfant chez son oncle ne tenait pas debout. Ils avaient trouvé le vasistas et le rideau, étaient entrés dans le grenier. Il mordait sa main jusqu’au sang. Par la fente, il avait vu deux hommes et une femme. L’un d’entre eux l’avait appelée Rose.

Et il n’eut de cesse de retrouver toutes les Roses de la terre.

Mai 1978

Depuis que les journaux se sont emparés du troisième cadavre, il n’y a pas de jour qu’ils n’évoquent le Tueur du Train.

Honoré suffoque d’indignation et passe un temps d’enfer à éviter les journaleux comme il les appelle. Léon le rudoie gentiment, mais rien n’y fait.

Les deux policiers sont à nouveau réunis sur la troisième enquête. Cette fois, l’homme est connu des services de police. Casier interminable et militant au Front National.

Il a été poignardé vers Arles. Il semble s’être défendu, mais la lame a atteint le cœur. Passé aussi par la fenêtre. « E pericoloso sporgersi ».

Son passé de milicien, pendant la guerre, n’est un secret pour personne. Celui-ci le relie-t-il aux deux autres ? Les policiers en sont persuadés et se penchent sur les années douloureuses de la dernière guerre.

Mars 1943

            La voiture s’est éloignée en emportant ses parents. Ils ne sont jamais revenus des camps. Il avait pleuré longtemps puis s’était endormi de lassitude. Son oncle a fini par le trouver dans l’armoire, les yeux rouges, les lèvres bleues de froid. Recueilli chez lui, il l’a élevé comme ses propres fils.

            Il a fini par grandir, devenir un adolescent taciturne aux migraines impitoyables et entrer dans la grande famille des chemins de fer français. Tous ses jours de repos, il les a passés à chercher les trois miliciens. Des kilomètres d’archives lues, des centaines de personnes rencontrées, des voyages à sillonner sans cesse la région. Sous un faux nom.

            Toute son obstination au service de la Justice. Il n’est devenu le Tueur du Train que lorsqu’il a pu les identifier.

Juin 1978

Honoré les a vus monter dans le train. Le Commandant à l’avant, le Capitaine à l’arrière, accompagnés de collègues. La locomotive crisse sur ses roues et s’élance dans l’aube bleutée.

Il aime cet instant où le départ est symbole d’espoir et de mouvement. Il a fait signe à Léon. Le contrôleur l’a rejoint en cabine un peu plus tard et lui ramène du café. Ils échangent quelques mots, se demandent si le Tueur du Train est dans le wagon et si les policiers arriveront à l’arrêter.

Léon est retourné dans son compartiment. Il contemple longuement les six photographies au-dessus des sièges. Il tremble, ses mains moites tiennent à peine sa machine à poinçonner. Il sent venir le malaise du fin fond de son estomac. Des vagues brûlantes de frissons parcourent son corps.

Il a ouvert la fenêtre. « E pericoloso sporgersi ». Il s’est levé, n’arrive plus à respirer. L’air sec du matin lui déchire les lèvres, balaie les gouttes de sueur de son front. Les élancements qui enserrent son crâne sont insupportables.

Il les entend arriver du bout du couloir. L’enfant qui est en lui s’est mis à hurler en silence dans sa tête, a mordu sa main jusqu’au sang. « E pericoloso sporgersi ». Celle qui a écrit la lettre. Parce qu’il n’en pouvait plus d’entendre ses parents se disputer.

Il s’en souvient comme si c’était hier. Janvier 1943. Il venait à peine de savoir écrire et lire. Il avait formé minutieusement les voyelles et consonnes, fier d’avoir évité des pâtés. Il demandait simplement au Maire de gronder son père parce qu’il rentrait tard et faisait pleurer sa mère. « E pericoloso sporgersi ». Du haut de ses six ans, qu’aurait-il pu saisir de la complexité des hommes, des tourments de l’époque ?

Comment aurait-il su que le Maire était du côté des Allemands ? Que comprenait-il à cette époque ? Qui étaient les bons et les méchants dans la France occupée ? Son oncle et ses compagnons n’avaient-ils pas pendu le Maire à la Libération ?

Il s’est penché vers l’ouverture. Il a mis du temps pour les retrouver. Mais amèrement, il n’en a retiré aucune satisfaction. Il a seulement le sentiment du devoir accompli. Il a juste un peu de peine pour Honoré. Les larmes glissent sur ses joues. Il étreint la photo de mariage de ses parents. La Justice est passée.

Alors, Léon se jette dans le vide. « E pericoloso sporgersi ».

Fin

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